|
POUVOIR DES YEUX, POUVOIR DE L'OEIL-CAMERA
Casino :
20' 20 - 21' 00
Snake Eyes : 45' 50 - 47' 05
Martin Scorsese pose son œil-caméra
sur les travées d'un microcosme, le casino. Ace Rothstein,
son directeur, met en action et déploie un dispositif
de surveillance du lieu. D'abord, il faudra étudier
la vitesse dans le dispositif de surveillance, ordonnée
par les yeux. Ensuite, il conviendra d'expliquer la corrélation
entre l'œil-caméra évoqué dans "Casino"
et celui explicité dans Snake eyes.
| |
 |
|
|
"A Vegas, tout le monde doit surveiller
tout le monde" La phrase prononcée par Ace enclenche
un dispositif de surveillance qui s'établit par une
chaîne des regards. Scorsese transcrit la mécanique
de la chaîne par un montage extrêmement serré
: chaque plan d'un surveillant équivaut à un
regard, presque toujours destiné au hors-champ.
Deux niveaux distincts conditionnent la vitesse de la chaîne
des regards. D'abord, la voix-over d'Ace, qui traduit la transparence
du système : "Les joueurs défient le casino.
Le croupier surveille les joueurs Les chefs de table surveillent
les croupiers (...)".
Ensuite, le second niveau accompagne le premier : les trajectoires
descriptives de la caméra se lient, se coordonnent
à la voix explicative d'Ace. S'ensuit un "balayage"
géographique du lieu, quadrillé de façon
panoptique par une multitude d'yeux qui régissent le
balayage dans l'écran. Des yeux qui ordonnent les mouvements
de gauche/droite ou droite/gauche d'une caméra toujours
attentive au hors-champ, et qui, par la vitesse, se met ici
au service du dispositif. Le "balayage" de l'écran
mime donc le "balayage" dans la surveillance du lieu. Chaque
surveillant à sa place, filmé en plan taille,
par son regard adressé au hors-champ, conditionne alors
le regard suivant. Dans l'univers diégétique
s'établit un ordre, qui se traduit par un mécanisme
technique proche du zigzag.
 |
|
|
|
Mais parfois, le procédé de
balayage apparaît comme asymétrique : à
quatre mouvements panoptiques symétriques (balayage
gauche/droite, puis droite/gauche) suit peu après une
succession de quatre regards et de quatre "à coups"
vers la droite. Cette irrégularité s'inscrit
dans un tout-mouvement, non ordonné. Au mécanisme
d'horlogerie d'étroite surveillance se juxtapose aussi
une musique de jazz, très enlevée.
L'univers sonore approfondit donc cette idée de désordre
: dès qu'Ace énonce la phrase-clef du dispositif
("A Vegas, tout le monde doit surveiller tout le monde"),
une musique à la trompette débute et va donner
l'illusion d'une scène tournée à l'improviste.
En la rythmant jusqu'à la fin, elle participe également
à la vitesse du montage. Ainsi le mécanisme
d'emboîtement des regards paraît-il fluide, transcrit
dans l'ipséité même du moment. En témoigne
le deuxième "à coup" du dispositif, un raccord
domino qui s'effectue par des dès jetés le long
d'une table de jeu, dans une diagonale vers la gauche.
De même, dans une séquence
de Snake eyes, dont l'analyse va suivre, les trajectoires
des personnages dans les travées du casino, voire de
la caméra elle-même instituent un ordre dans
la surveillance du lieu. À trois reprises, la caméra
filme des personnages marcher, puis les laisse s'éloigner,
tout en simulant un enregistrement du réel.
D'abord, de la droite du cadre surgissent la femme recherchée
par Santoro et l'homme qu'elle a accosté, puis ils
s'éloignent dans la profondeur du champ. Ensuite, tandis
qu'ils marchent et tournent le dos à la caméra,
deux vigiles entrent dans le champ, un par la droite et un
par la gauche. Ils semblent se replier sur les protagonistes,
les encercler, mais finalement les ignorent. Les surveillants
s'éloignent à leur tour vers la gauche : enfin,
ils croisent Kevin Dunne que la caméra se met à
suivre vers la droite. Elle le perd de vue lorsqu'elle entreprend
un panoramique de gauche à droite, qui part de Dunne
et termine sur Santoro.
La caméra procède tel un gyroscope : la longue
rotation exhibe la distance entre les deux pôles qui
régissent la salle des yeux. Elle fait figurer la salle
du casino dans un dispositif de surveillance latérale
et panoptique, ainsi qu'un quadrillage de l'espace que les
chassés-croisés (dans un unique plan-séquence
de deux minutes) densifient au sein du lieu. Les trajectoires
décrites dessinent une surveillance en chaîne
entre les vigiles et Dunne, qui s'apparente à la chaîne
des regards du système de surveillance de "Casino".
|