|
DE L'ECRAN A
LA REALITE :
DU DERRIERE AU DEVANT DE L'IMAGE
Casino : 21' 20 - 23' 40
Cet extrait se décompose en deux
morceaux autonomes, facilement détachables. Il s'agit
de l'analyse d'une scène de "Casino", suivant dans
le montage la première scène déjà
analysée.
Au travail de coupes sur la vitesse qui s'élabore par
la chaîne des regards, s'oppose ici un ralentissement
de l'image, lors de la rencontre entre Ace (R. De Niro) et
Ginger (Sharon Stone). Par un propos sur le pouvoir du support
vidéo, Scorsese pénètre donc l'image,
la modèle ou l'arrête. Son façonnement
passe par les différents maniements de l'image vidéo
; tandis que son arrêt peut mettre en place une relation
humaine qui va s'établir. D'abord, il faudra montrer
comment la scène s'articule autour du médium
de l'image vidéo, puis étudier ensuite le passage
d'Ace du derrière au devant de l'image, lors de sa
rencontre avec Ginger.
Dans un premier temps, Scorsese confronte
le pouvoir attractif de l'image vidéo à celui
qui la regarde. Le montage serré mime une autre nature
d'attraction : le plan taille d'Ace s'insère entre
deux plans identiques de Ginger, en format vidéo, surveillée
par le dispositif filmique. À nouveau, l'écran
est "balayé" vers la droite : au raccord de regard
inversé (celui qui regarde, Ace, est montré)
suit un gros plan d'Ace, qui suggère la fascination
qu'exerce sur lui l'image de Ginger. Elle apparaît donc
devant lui "sur un écran vidéo, réduite
à une image dont il tombera amoureux" 5. Au raccord
vers la droite succède un zoom sur lui, puis dans le
troisième plan, un passage intra-image, de la monstration
vidéo de Ginger, à un plan moyen classique,
suivi d'un zoom sur elle. Soudain, retour au plan vidéo
initial de Ginger, filmée en plongée, en plein
écran, mais totalement insonore. Ce silence qui dure
s'inscrit dans une vitesse continue, dans un montage parallèle
qui paraît s'unifier (passage visible, d'une image vidéo
à l'image initiale, mais absente dans le cas inverse).
Dès lors, la monstration des jetons volés par
Ginger s'effectue par un fondu de l'image vidéo (gros
plan du sac où elle cache l'argent volé) à
l'image directe. S'ensuit clairement une mise en abyme de
l'apport vidéo : d'abord Ace consulte la vidéo
en direct ; ensuite, l'usage de la technique redouble, avec
le fondu à partir de l'image vidéo initiale.
Tel dispositif de surveillance vidéo s'établit
moins par un usage sommaire (l'écran, l'apparence)
que par un usage détaillé des images (le gros
plan des jetons volés, insert révélateur).
Il fonctionne aussi au niveau sonore : durant le changement
de nature de l'image se fait entendre le bruit d'un zoom -simulé-
d'un appareil photo.
Ce dispositif s'élabore donc à partir des niveaux
visuel et sonore. Enfin peut-on déceler la fusion entre
l'image vidéo et l'image "réelle" : les plans
suivants, autour de la table de jeu de Ginger, portent la
facture visuelle du dispositif vidéo classique. Contrechamp
(en zoom), champ, plongée sur Ginger : Martin Scorsese
met ici en abyme les angles de surveillance vidéo,
par son propre montage de procédés techniques.
 |
|
|
|
En outre, la rencontre entre Ace et Ginger
doit-elle à la surveillance vidéo. Le passage
qu'effectue Ace, du derrière au devant de l'image (Ginger),
marque un profond ralentissement dans le montage du plan-séquence.
Ce ralentissement du montage s'explique par une rupture du
traitement de l'image vidéo, il laisse place à
l'échange de regard entre celui qui surveille et celle
qui fraude. L'échange de regard se produit lors du
départ de Ginger, après sa dispute avec un homme
pour le partage des gains.
Au cours d'un ralenti et d'un travelling d'accompagnement,
qui prolonge la lenteur du moment, elle marche de gauche à
droite et adresse un regard-caméra, destiné
à Ace, en hors-champ. Le ralenti étire le temps
qui s'écoule lors du regard échangé entre
Ginger et Ace. Il s'agit d'un moment furtif que l'usage du
ralenti et du long travelling tendent donc à éterniser.
Aussi, pour signifier la rupture, Scorsese arrête l'image.
La scène de la rencontre, symbolisée par cet
arrêt sur image, consiste en un jeu d'éléments
répulsifs. Scorsese fait usage de la plongée,
lors de la dispute entre l'homme aux lunettes et Ginger :
elle lance en l'air les jetons, qui se dirigent vers le spectateur
- en une vue subjective de l'œil-caméra - comme par
attraction.
Une seconde plongée reprend le lieu du plan précédent,
mais Scorsese utilise la profondeur de champ tout en inversant
le mouvement des jetons : leur trajectoire descendante contraste
avec la force d'attraction de la caméra et l'aimantation,
lors de la plongée initiale. De même, une autre
attraction vers Ace, caractérisée par un zoom
avant, s'oppose au recul de Ginger, avant sa démarche
filmée au ralenti. Les regards entre Ginger et Ace
dans cette séquence muette et musicale - incluse dans
un montage musical -, ainsi que la reprise d'éléments
répulsifs, diffère leur rencontre verbale, qui
débute à la suite du travelling d'accompagnement.
|