Il y a bien vingt ans
que je me prends pour Peter Parker. Voilà ce que révèle
" Spider -Man ", le film, celui qu’on
n’attendait plus.
Avant le film, la relecture de l’intégrale
des aventures de Spider-Man, republiées par Marvel
Comic Books en noir et blanc, The Essential Spider-Man
(déjà cinq volumes, regroupant les cent-treize
premiers numéros) pouvait déjà produire
le même effet : une puissante réminiscence,
comme une remontée aux origines, révélant
ce que pourtant on savait déjà : que l’image
de l’adolescent mélancolique, arpentant, tête
baissée et mains dans les poches les rues de la ville
(on a les Rimbaud qu’on peut), en ressassant silencieusement
ses déboires existentiels (everything I think of
reminds me of something else…), était indéfectiblement
liée à nos années de collégien,
extra-terrestres et soudain si proches.
Il était palpable, dans la salle du cinéma,
que " je " n’avais certes pas le monopole
de cette familiarité avec notre héros, à
voir l’exaltation que provoquait l’accomplissement rituel
des étapes successives de la transformation de Peter
Parker en Spider-Man. Jouissance de voir s’accomplir ce que
l’on connaît par cœur. Il semblait que tout le monde
compensait enfin l’erreur fatale d’avoir un jour décidé
de revendre à bas prix sa collection de " Strange ",
patiemment accumulés pendant plusieurs années,
jusqu’à ce que l’on ait l’idée bizzare que ce
n’était plus de notre âge. Perdue avec elle,
toute une époque où les aventures des super-héros
s’entremêlaient aux sons du terrible medley " Génération
60 ", comme si lire Spider-Man, ç’avait
aussi été rêver sur l’Amérique
d’où il nous venait, " un air nouveau qui
nous vient de là-bas ". Et même, en
ce début des années 80, c’était une rêverie
sur une rêverie de l’Amérique des années
60, qui rattachait instinctivement Peter Parker à James
Dean, Elvis et les débuts du Rock & Roll. Déjà
la nostalgie d’une nostalgie.
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Film et bande-dessinée :
le mouvement de Spider-Man
L’idée d’un film de Spider-Man était
déjà présente pour le lecteur du comic
book. C’était l’horizon, un événement
à venir.
Collectionner les numéros de Spider-Man, c’était
se situer entre deux moments mythiques, quelque part entre
la Genèse et l’Apocalypse: d’un côté une
entreprise de re-collection, une remontée aux origines,
à la recherche du mythique Strange numéro
1, qui relatait les origines de Spider-Man. Mais aussi,
de l’autre côté, l’attente de quelque chose de
nouveau, du moment où Spider-Man deviendrait plus qu’une
bande dessinée : du moment où l’on deviendrait
soi-même – " en vrai " - Spider-Man,
ou, à défaut, où la distance fiction
/ réalité semblerait s’abolir par une manifestation
du héros sur un mode nouveau et plus puissant :
le cinéma. Spider-Man , le film ,
c’était l’équivalent, pour la fin des temps,
de ce que Strange numéro 1 était pour
l’origine. En vérité, une revivification de
l’origine, une nouvelle origine, et une manière pour
nous qui étions trop jeunes pour avoir participé
directement à cette origine, de nous l’approprier à
notre tour sur le mode propre de notre époque.
Mais il faut croire que nous étions une génération
mal située. Car le cinéma, alors, n’était
pas à la hauteur de nos attentes, et les séries
télévisées qui nous présentaient
en noir et blanc, un gros balourd en collant avec des yeux
globuleux dissymétriques, ne satisfaisaient pas notre
désir. Déjà, nous comprenions qu’il faudrait
attendre une autre génération cinématographique
pour voir s’accomplir le prodige.
C’était même à croire que le cinéma
ne serait jamais à la hauteur pour rendre les effets
particuliers créés par la bande dessinée.
Car si le cinéma, avec ses images-mouvements, peut
paraître un mode de représentation infiniment
plus puissant que la bande dessinée, qui dans une certaine
mesure, ne fait que tenter de copier ses effets, le cas de
Spider-Man nous révèle au contraire la
force propre de la bande dessinée. Elle nous rappelle
qu’avec un peu de papier, quelques crayons et du savoir-faire,
on peut faire surgir des mondes imaginaires que le cinéma
ne peut reproduire qu’au prix de millions de dollars et d’une
mise en œuvre de moyens proprement industriels. Et ce n’est
pas tout, car les millions ne suffisent encore pas à
recréer certains effets propres au dessin.
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