 |
|
|
|
Dans la bande-dessinée Spider-Man
(de même que dans Batman, ou dans Daredevil),
la force des images ne vient pas tant de la représentation
du corps du héros : elle vient essentiellement
de la manière dont ce corps se mêle au paysage
urbain qui l’entoure. Contrairement à Superman, figure
herculéenne, qui montre d’abord son corps de demi-dieu,
plus proche des dieux que des hommes, plus proche du ciel
(dont il vient) que de la terre, et qui survole la ville,
Spider-Man est d’abord et avant tout, soumis à la pesanteur.
Il s’y arrache certes, de par sa nature démonique (comme
Batman, et comme Daredevil), qui fait de lui plus qu’un
homme, mais tout en y restant indéfectiblement inscrit.
Il est plus facile en ce sens de faire un film sur Superman
que sur Spider-Man. De ce point de vue-là aussi, le
film de Batman était décevant, mécanisant
les mouvements du héros, et s’en sortant en le faisant
surtout se déplacer en Batmobile.
La gageure du film de Spider-Man, c’était de
parvenir à rendre cette inscription du corps humain
entre le ciel et la terre, évoluant de buildings
en buildings, " à la hauteur "
de la ville, mais ni plus haut, ni plus bas. Il faut que la
ville ne soit vue ni d’au-dessus (Superman), ni d’en-dessous
(Marlowe), mais dans l’effort de la tenue d’une ligne
de crête.
Voilà ce que la bande-dessinée réussit
à peu de frais, car le plan fixe de chaque image permet
l’articulation du corps à la ville, en faisant une
ellipse entre les différentes phases du mouvement,
par ailleurs aussi acrobatique que l’on voudra. L’ellipse
qui sépare une image d’une autre laisse le lecteur
faire lui-même le travail de raccord. La discontinuité
propre à la bande-dessinée est ici un avantage.
Le mouvement de Spider-Man est la métaphore de ce qu’est
la lecture d’une bande dessinée : le lecteur lance
sa toile d’image en image et recrée une continuité
à partir de l’ensemble discontinu de la " bande ".
Dans cette alternance continuité/discontinuité,
il mime l’alternance pesanteur/suspension, qui fait passer
Spider-Man d’immeuble en immeuble.
| |
 |
|
|
Parce que le dessin doit, par sa nature même,
rendre le mouvement dans l’immobilité, il est l’art
de la suspension : suspension d’un faisan par une patte
dans une nature morte, suspension du Christ sur la Croix,
suspension du pas d’un cheval, d’une expression sur un visage…La
conquête du cinéma, c’est justement de pouvoir
saisir le mouvement autrement que sous la forme de la suspension.(
Il ne s’agit pas non plus de dire que la bande-dessinée
serait un art de la discontinuité tandis que le cinéma
serait un art de la continuité : le cinéma
a ses discontinuités propres ; tout le cinéma
tourne sans doute autour du problème de l’équilibre,
du désequilibre, du passage d’un équilibre à
un autre, de la chute, et, plus généralement
du " suspense ", mais c’est un autre problème
que le problème spécifique de la représentation
de la suspension du corps entre ciel et terre).
Il aura fallu un cinéma très mûr (techniquement
en tout cas – laissons de côté le problème
de l’intrigue, assez ordinairement pauvre du point de vue
du suspense), maître absolu de ses effets spéciaux,
pour rendre visible ce que personne n’avait jamais vu :
les interstices entre les images : le mouvement de Spider-Man.
ASPHALT JUNGLE
Mais qui est Spider-Man ?
Revenons un peu en arrière. Là encore, à
la rêverie d’une rêverie. Edgar Rice Burroughs,
Américain né à Chicago, invente Tarzan.
Tarzan " l’homme-singe ", qui bondit de
branche en branche et se déplace de liane en liane,
comme plus tard Spider-Man de building en building. Rêverie
inverse de celle du lecteur français rêvant sur
l’Amérique. Burroughs rêve en Américain
sur la colonisation britannique en Afrique, et sur la rencontre
des deux continents originaires qu’étaient pour lui
l’Europe et l’Afrique. Tarzan, c’est le miracle d’un Blanc
/ Noir : Lord Greystoke, l’aristocrate anglais, summum
de la civilisation, qui s’incorpore les puissances telluriques
de la jungle. La vieille Europe se ressource à l’Afrique
et la cannibalise en s’appropriant les attributs imaginaires
qu’elle lui prête : originarité, animalité,
puissance démonique. Cette rencontre Blanc / Noir pouvant
à son tour, si on la remplace dans l’imaginaire d’un
Américain né à la fin du XIXe siècle,
être comprise comme une représentation déplacée
de la rencontre entre les Européens et les Indiens.
|