 |
|
|
|
Pourtant, les connaisseurs objecteront que
le jet de toile, si essentiel qu’il soit au personnage, est
" en vérité " (c’est-à-dire
dans le comic) quelque chose que Parker ajoute aux pouvoirs
qu’il a acquis, par la construction géniale d’un gadget
mécanique qu’il porte en bracelets. Le film, qui présente
cela comme le résultat de sa mutation, semble d’une
certaine manière restituer la logique au personnage :
quitte à lui donner les pouvoirs d’une araignée,
pourquoi ne pas aussi lui faire produire de la toile naturellement
plutôt que d’en faire une invention de chimiste ?
Mais dans la logique de la bande dessinée, un tel choix
s’explique : d’une part, il faut laisser la place à
des éléments qui puissent aider à définir
le personnage de Peter Parker lui-même. Il ne faut pas
qu’il soit trop écrasé par son alter-ego :
il est donc, même " en civil ",
une figure héroïque du monde moderne : un
scientifique génial, que seule sa vocation encore plus
forte de justicier barre d’une vraie carrière (qui
aurait du mal à faire l’intrigue d’un comic). On touche
aussi ici à la différence entre un film et un
feuilleton de bande dessinée : autant le film
doit s’efforcer de simplifier l’intrigue et la caractérisation
des personnages, autant le feuilleton-fleuve peut se permettre
de multiplier les détails qui seront autant de ressources
pour donner lieu à des développements nouveaux.
Enfin, on remarquera que les attributs arachnéens de
l’homme araignée sont en fait soigneusement gommés :
il a d’une araignée " la force proportionnelle "
et la faculté de marcher sur les murs : il pourrait
l’avoir d’une fourmi aussi bien. La difficulté est
là : il faut qu’il soit araignée pour avoir
des filins de toile à lancer, mais il ne faut pas qu’il
soit trop araignée, sinon il ferait peur, et serait
un méchant et pas un gentil. En même temps, le
côté ambigü doit être conservé,
pour qu’il ait quelque chose d’un peu inquiétant. Il
faut trouver une juste mesure. Inutile de broder sur la signification
sexuelle qui est à l’arrière-plan de tout ce
petit cinéma.
Dans les mythologies polythéistes, la distinction dieux/démons
ne se confond pas avec l’opposition bien/mal. Elle définit
plutôt deux rapports à l’inscription dans le
sol et à la mortalité, les dieux étant
célestes et éternels, les démons étant
plus terrestres et parfois mortels. On retrouve cette opposition
chez les super-héros. Par exemple déjà
chez Edgar Rice Burroughs, entre Tarzan et l’autre héros,
John Carter (qui saute de grandes distances sur Mars grâce
à l’apesanteur). Il y a ainsi des héros cosmiques
et des héros terrestres. Superman est cosmique ;
Batman est terrestre. Captain Marvel est cosmique, le Silver
Surfer est cosmique; Spider-Man est terrestre. Mais aucun
type n’est pur. Il y a toute une chaîne bigarrée
entre le simplement humain et le purement divin, et les " super-héros "
sont par définition, comme les anges, quelque part
entre les deux.
Dans cette subtile hiérarchie, Spider-Man est assez
proche du sol, mais pas trop quand même. Donc il ne
produit pas sa toile de lui-même, il la construit, par
son génie scientifique ; et on évite trop
de poils, de venin, ou de formes inquiétantes et de
couleurs brunâtres : homme-araignée d’accord,
mais super-héros propre sur lui quand-même. Il
faut garder un peu de Superman dans ce Spider-Man : on
l’habillera donc en rouge et bleu, c’est-à-dire les
couleurs…du drapeau américain. Il ne gardera qu’une
trace discrète de son aspect inquiétant: le
masque, le filet de toile en guise de bandes blanches et la
silhouette de l’araignée en guise d’étoiles.
GREEN GOBLIN ET AUTRE MONSTRES
| |
 |
|
|
Ainsi se dessine la nébuleuse dans
laquelle vont se dérouler les aventures de Spider-Man,
et où vont se dessiner le visage de ses (nombreux)
ennemis. Parmi eux, les réalisateurs du film ont décidé
de concentrer le Green Goblin (le Bouffon vert).
Essayons de comprendre pourquoi.
Parmi les premières aventures de Spider-Man, après
ses débuts comme phénomène de foire,
il se retrouve aux prises avec toute l’équipe d’un
cirque : les " Masters of Menace ",
dirigés par le " Clown ". On pourrait
y adjoindre la figure de fort des Halles, mâtiné
de docker, du " Sandman " (homme-sable,
comme le sable…de l’arène). La thématique du
cirque sera aussi prise en charge par un autre ennemi, plus
redoutable, qui deviendra une des figures récurrentes
de la série : Mystério " le maître
des illusions ", une vraie " société
du spectacle " portative, qui situe l’action du
côté des salles de spectacle et des fêtes
foraines.
C’est par ailleurs tout une faune d’hommes-animaux qui surgit :
le Rhinocéros, par exemple, et surtout le Vautour,
dont le caractère aérien permet de situer les
batailles dans ce lieu propre de Spider-Man qu’est la région
haute des buildings. A eux s’ajoutent les hommes venus de
la jungle : Kraven le chasseur, et aussi Ka-Zar (le Tarzan
de Marvel).
Scientifique dans le civil, Spider-Man va aussi affronter
une série de savants fous qui lancent sur lui des robots
que, fort heureusement, il arrive à déconnecter
à temps.
|