 |
|
|
|
Enfin, la figure du père joue un rôle
essentiel dans cette articulation des deux vies du personnage.
Le film en présente les trois incarnations principales:
l’oncle Ben, Norman Osborn, et, discrètement, Jonah
Jameson. Dans une comparaison avec le comic, il faudrait y
ajouter le Captain Stacy (gardé en réserve pour
un prochain épisode ?). Quatre pères de
substitution, avec lesquels se joue le drame oedipien, sous
des modalités à chaque fois différentes.
L’oncle Ben est la première figure, fondatrice, où
s’expriment les ambivalences du rapport au père :
c’est à cause de la négligence et du cynisme
initial de Peter, qui laisse s’échapper un voleur (de
manière beaucoup plus gratuite et égoïste
dans le comic que dans le film) que Ben se fait assassiner.
Meurtre du père qui se mue ensuite en une culpabilité
qui détermine la vocation de justicier de Spider-Man,
qui cesse d’être un simple phénomène de
cirque. Entrée dans le monde réel (la ville),
par opposition au monde du jeu et de la représentation
(le cirque), et naissance de la responsabilité, par
opposition au simple profit égoïste. La mort de
l’oncle Ben est le moment du devenir-super-héros qui
est aussi, ici, le devenir-adulte. Mais c’est cette scène
du devenir-adulte qui va, au cours des aventures de Spider-Man,
se rejouer indéfiniment, prévenant ainsi un
véritable devenir, et l’accès effectif à
l’âge adulte. Au lecteur de devenir adulte et de cesser
de lire ces bêtises…
La scène de la mort du père sera rejouée
plus tard, avec la mort du Captain Stacy. Officier de police
à la retraite, père de Gwen, celui-ci connaît
bien Peter, puisqu’il est quasiment son beau-père.
Mais il connaît bien aussi Spider-Man, qu’il protège
contre les persécutions policières orchestrées
par Jameson. Présent, avec des passants, lors d’un
combat de Spider-Man contre Docteur Octopus, il est écrasé
par des décombres sous lesquels il se jette pour sauver
un jeune garçon (qui n’est autre, d’une certaine manière,
que Peter lui-même). Spider-Man, recueillant ses dernières
paroles, comprend qu’il savait depuis le début le secret
de sa double identité.
Face à ces pères protecteurs, qui meurent, et
dont le souvenir hante Spider-Man, se tiennent les pères
persécuteurs, ré-incarnations de cette hantise.
| |
 |
|
|
D’abord Jonah Jameson. Jameson, pour des
raisons qui ne sont jamais clarifiées, mais sont en
fait très claires, persécute Spider-Man, en
ne cessant de dénoncer en lui une menace et en soulevant
contre lui l’opinion publique. Jameson est un maillon de plus
dans la lignée des pères fantômatiques
de Peter réclamant vengeance, instance récurrente
de culpabilisation. Sous l’autre face, Jameson est le père
nourricier (même si accariâtre), qui achète
les photos de Peter. Peter est ainsi dans la situation paradoxale
d’avoir à vendre des photos de lui-même en tant
que Spider-Man, à celui qui utilise ces photos pour
dégrader son image, tout en sachant que, si Peter a
si désespérément besoin d’argent, c’est
parce qu’il doit nourrir sa Tante May, depuis la mort de son
Oncle Ben, dont il porte la culpabilité : la boucle
est bouclée. On peut difficilement imaginer un dispositif
aussi simplement masochiste. Pas étonnant qu’il ait
eu un tel succès.
C’est un dispositif semblable qui unit Peter avec le " Green
Goblin ". Spectre du père, qui vient hanter
et persécuter l’ " Araignée ".
Père du meilleur ami, il entretient une relation privilégiée
avec Peter, de scientifique à scientifique – au point
qu’Harry soupçonne même son père de préférer
Parker à lui –. En tant que " Green Goblin ",
il est une vraie figure démoniaque, tout droit tiré
d’Halloween, fête des morts, surgissant et disparaissant
mystérieusement, hamletien. Spider-Man doit toujours
à la fois le combattre et le préserver parce
qu’il sait qu’il est le père de son ami.
C’est la particularité de Spider-Man, Stan Lee, son
créateur, le revendique d’ailleurs, contre des types
de héros plus univoques : la lutte n’est jamais
simple, elle est toujours doublée de culpabilité,
et d’une nécessité de limiter son étendue.
Emblématiquement, Spider-Man combat très souvent
blessé, mal en point, et obligé de faire face
quand même. C’est le propre d’un justicier dira-t-on,
de limiter sa propre violence ; et le propre d’une bonne
histoire, de placer le héros en contradiction avec
lui-même. Spider-Man a quand même ici une place
privilégiée. Beaucoup plus que tout autre, c’est
sans cesse les déchirements de sa subjectivité,
consciente et inconsciente, qui sont mis en scène.
Assez semblable en ce sens au détective du roman noir,
à un Marlowe monologuant dans le brouillard, dont l’intériorité
s’étend aux proportions de la ville elle-même.
|