mercredi 14 avril 2010

LES MYSTERES (DES VOIX) DE L’OUEST, PAR NICOLAS BARRAL

Le 7 avril 2010, les éditions Delcourt ont sorti l’album collectif « A vous Cognacq-Jay ! » (Tome 1), sur les grandes heures de la télévision en BD. Au programme, La Séquence du spectateur, Les Dossiers de l'écran, La Caméra invisible, Le Petit Conservatoire de Mireille, Au nom de la loi, Les Incorruptibles, Thierry la Fronde, et un hommage au doublage français de la série Les Mystères de l'Ouest par le dessinateur Nicolas Barral. A cette occasion, La Gazette du doublage a eu la chance de poser quelques questions à ce passionné de doublage.

La Gazette du doublage : Dans le collectif « A vous Cognacq-Jay ! », vous rendez hommage à la version française de la série américaine Les Mystères de l’Ouest, en montrant un petit garçon qui pénètre dans l’envers du décors en rencontrant les voix françaises de James West et Artemus Gordon (Jacques Thébault et Roger Rudel). Ce petit garçon, ne serait-ce pas vous par hasard ? Avez-vous rencontré ces comédiens étant enfant ?

Nicolas Barral : Oui, vous avez deviné. Ce petit garçon qui ne manquait pas un seul rendez-vous du samedi après-midi avec « la Une est à vous », c’est moi. Mais je pense que nous étions nombreux. Et il y avait, si ma mémoire est bonne, ce système impitoyable de vote du téléspectateur entre trois séries préférées. Le suspense était insoutenable. Heureusement, Les Mystères de l’Ouest l’emportaient le plus souvent. A cette époque, j’étais dans ma période cowboy. Le chapeau, le pistolet et l’étui ne me quittaient jamais. Le fait est que Jim et Artie étaient pour moi indissociables de leurs voix françaises pour la bonne raison que je ne soupçonnais pas qu’ils puissent ne pas parler français. Et puis, je ne sais plus très bien à quel moment, j’ai découvert que plusieurs de mes héros avaient la même voix. Il y avait donc un mystère dans le mystère. J’ai dû attendre des années pour le percer en rencontrant la voix française de Robert Conrad, Steve McQueen, Patrick McGoohan, John Cassavetes, Lucky Luke... : Jacques Thébault.

La Gazette du doublage : Vous êtes dessinateur de la série « Baker Street » qui revisite le duo Sherlock Holmes / Docteur Watson. Dans l’un des albums de la série, vous aviez déjà fait référence aux Mystères de l’Ouest et à ses voix françaises, en dessinant West et Gordon avec un astérisque « doublés par Roger Rudel et Jacques Thébault ». Connaissez-vous cette série en V.O. ? Qu’apporte la V.F. ?

Nicolas Barral : Oui, je suis assez obsessionnel comme garçon. Comme la plupart des séries anglo-saxonnes, Les Mystères de l’Ouest n’a jamais été diffusée en V.O. J’ai dû découvrir les « vraies » voix de Patrick Macnee et Diana Rigg, de Chapeau melon et bottes de cuir, au début des années 90 sur France 3 grâce à Alex Taylor. Aujourd’hui, les DVD permettent d’accéder aux voix originales. Mais j’ai du mal. Pour moi, James West parle français.

La Gazette du doublage : Vous avez arrangé la venue de Jacques Thébault (voix de Jeremy Brett dans la série Sherlock Holmes produite par Granada) à un repas à thème organisé par la Société Sherlock Holmes. Pourriez-vous nous parler de cette rencontre ? Gardez-vous contact avec Monsieur Thébault ?

Nicolas Barral : Là encore je préfère la version française. En V.O, l’interprétation de Jeremy Brett est toute d’emphase shakespearienne. Jacques Thébault m’a d’ailleurs confié qu’il avait dû « alléger » la version française pour qu’elle reste écoutable. Pierre Veys et moi avons reçu le prix de la société Sherlock Holmes pour notre parodie et je me suis dit que c’était l’occasion rêvée de convier Jacques Thébault pour lui rendre hommage, et faire la connaissance du visage caché derrière cette voix magique. J’ai vu arriver un fringuant septuagénaire avec qui le courant est immédiatement passé. Ce fut l’occasion de passer en revue sa carrière d’ « homme de l’ombre », et aussi ses prestations devant la caméra, à la télévision et au cinéma. On peut le voir, entre autre, dans l’épisode de la caméra explore le temps La Citoyenne Villirouët, et aux côtés de Darry Cowl dans Le Triporteur, de Jacques Pinoteau. Je prends régulièrement de ses nouvelles et il me fait l’amitié de suivre ma carrière.

La Gazette du doublage : Hormis Les Mystères de l’Ouest, si vous deviez citer les doublages les plus marquants pour vous de Jacques Thébault et Roger Rudel, quels seraient-il ?

Nicolas Barral : Je trouve Jacques Thébault impérial sur Steve McQueen, surtout dans Papillon, j’adore l’entendre aussi sur Roy Scheider dans Les Dents de la mer aux côtés de Bernard Murat (Richard Dreyfuss) et André Valmy (Robert Shaw). Et John Cassavetes dans Les Douze salopards ! Ne pas oublier également son passé criminel sur tous les meurtriers (ou presque) de Columbo. Et mes enfants l’ont découvert avec Cosby show. La liste est longue... Roger Rudel est évidemment associé à Kirk Douglas, et à Roger dans Les 101 Dalmatiens. Et Roger Carel et lui se partagent Jack Lemmon dans Certains l’aiment chaud ! Une affaire de Rogers sans doute. Et puis comment oublier Lee alias Robert Vaughn dans Les Sept mercenaires ?

La Gazette du doublage : Hormis Les Mystères de l’Ouest, quelles sont les séries ou les films dont le doublage vous a marqué ? Quels sont les autres comédiens et comédiennes faisant du doublage que vous appréciez ?

Nicolas Barral : Je citerai Kojak par le regretté Henri Djanik. Et la série des Inspecteur Harry, avec la voix si « mâle » de Jean-Claude Michel. Et Michel Gatineau sur Michael Landon. Et bien sûr, Francis Lax et Jacques Balutin sur Starsky et Hutch, sans oublier de citer Albert Augier qui se charge d’Huggie les bons tuyaux. Pour finir j’évoquerai Patrick Dewaere sur Jon Voight et Dustin Hoffman, respectivement dans Macadam cowboy et Le lauréat. Je pourrais continuer longtemps... Med Hondo/Eddie Murphy, Patrick Poivey/Bruce Willis...

La Gazette du doublage : Etes-vous nostalgique du doublage des années 60 ou appréciez-vous aussi les doublages récents ?

Nicolas Barral : Non, je suis capable d’apprécier aussi la nouveauté. Il y a de très bons comédiens de doublage dans la jeune génération et aussi la moins jeune. J’adore entendre Michel Papineschi sur Tony Shalhoub dans Monk, ou Féodor Atkine sur Hugh Laurie dans Dr. House. Guillaume Lebon, Claire Guyot, Cathy Diraison, Arnaud Arbessier, Bernard Gabay, William Coryn, Frédérique Tirmont... tous ces comédiens font de l’excellent travail !

La Gazette du doublage : Vous avez reçu le prix Uderzo pour l’album « Dieu n'a pas réponse à tout » (Dargaud) des mains d'Uderzo et de Roger Carel, grande figure du doublage et, entre autres, voix d’Astérix le gaulois. Pourriez-vous nous parler de cette rencontre ?

Nicolas Barral : Magique ! Tout le monde n’a pas la chance de partager un banquet avec Astérix. Roger Carel est intarissable sur sa carrière et ses contributions vocales. Et sa voix est intacte. J’étais comme un petit garçon qui revoit défiler son enfance.

La Gazette du doublage : Avez-vous en tête d’autres hommages au doublage que vous projetez d’intégrer dans vos prochaines bandes dessinées ?

Nicolas Barral : J’en glisse dès que je peux, dans « Dieu n’a pas réponse à tout », par exemple. Je suis un grand malade.

Lien vers le site de l’éditeur, affichant plusieurs planches de l’histoire Les Mystères (des voix) de l’Ouest, par Nicolas Barral : http://www.editions-delcourt.fr/catalogue/bd/a_vous_cognacq_jay_1

(Merci à Nicolas Barral pour sa disponibilité et à Rémi Carémel, à l’initiative de l’interview et co-auteur des questions)

(c) La Gazette du doublage - 2010

mardi 13 avril 2010

LA PEAU EN DVD ET BLU-RAY

Le 25 mars 2010, Gaumont Video a sorti en DVD et Blu-Ray le film La Peau (1981) de Liliana Cavani, connue pour avoir réalisé auparavant le sulfureux Portier de nuit (1974).
En 1943, les armées alliées, se dirigeant vers Rome, arrivent à Naples, une ville dont les habitants ont chassé les Allemands. Le capitaine Curzio Malaparte (Marcello Mastroianni), officier de l’armée italienne de libération, est chargé de faire la liaison avec les Américains.

Le film est une très bonne adaptation du récit de Curzio Malaparte (1898-1957), écrivain fascinant qui a raconté son expérience unique en tant que militaire italien allié des Allemands, dans Kaputt, puis du côté des Américains, dans La Peau. Cavani restitue parfaitement l’esprit de l’ouvrage, en particulier son ambiance post-apocalyptique et sa description de Naples, devenue un véritable pandémonium. Très critiqué à l’époque de sa sortie pour sa violence, le film de Liliana Cavani contient toutes les scènes marquantes du livre de cet écrivain si porté sur les détails morbides et obsédants. La Peau décrit de manière très puissante le sentiment d’humiliation des Italiens « vaincus » devant les Américains « conquérants », et l’atrocité de l’humanité en général, prête à toute les bassesses pour sauver sa peau.

En Italie, Sony avait précédemment sorti un DVD sans suppléments, ne proposant que la version originale italienne. Gaumont fait mieux en France avec ce DVD (et le Blu-Ray) contenant non seulement la version italienne (avec sous-titres français amovibles), la version française et trois courts documentaires avec Liliana Cavani. Hélas, nulle trace de la version anglaise qui aurait permis d’entendre la voix de Burt Lancaster.
La version italienne a ceci de problématique qu’à l’instar de la population italienne, tous les soldats américains, dont Burt Lancaster (doublé par Pino Locchi), s’expriment dans un italien impeccable. Cela nuit à la crédibilité du récit, puisque l’opposition des langues passe totalement à la trappe. Certes dans la version française, tout le monde parle français, mais au moins les Italiens ont un accent qui tranche avec la façon dont s’expriment les Américains. Marcello Mastroianni et Claudia Cardinale se doublent eux-mêmes, tandis que Burt Lancaster est doublé par René Arrieu (1924-1982) dont il s’agit de l’un des derniers doublages. Lui reviennent les répliques les plus réjouissantes du long-métrage. Grand film, grand doublage.

mercredi 7 avril 2010

FIN DE PARTIE POUR NEO PUBLISHING

C’est officiel depuis fin mars 2010, l’éditeur Neo Publishing, spécialisé dans le cinéma bis en DVD, arrête ses activités, y compris son site de vente en ligne. Fondé en 2002, Neo Publishing se démarquait des autres éditeurs indépendants en proposant un catalogue varié, avec une forte prédilection pour le cinéma de genre italien, composé principalement de collections de titres en version intégrale non censurée : Cannibales Anthologie (La Montagne du dieu cannibale, Massacre dans la vallée des dinosaures, Emmanuelle et les derniers cannibales, Cannibal Ferox, Le Dernier monde cannibale, La Secte des cannibales, C.H.U.D.), Tuerie (Blue Holocaust, La Maison au fond du parc, La Maison de la terreur, La Colline a des yeux 2, Bloody Bird, Le Dernier train de la nuit, Punk Rock Holocaust), Collection Lucio Fulci (Beatrice Cenci, L'Emmurée vivante, L’enfer des zombies, Frayeurs, L’Au delà, La Maison près du cimetière, L'Éventreur de New York, La Malédiction du pharaon), Collection Norman J. Warren (Le Zombie qui venait d’ailleurs, Satan’s Slave, Inseminoid, Réveillon sanglant), Horreur (Le Moulin des supplices, Funny Man, L’Autre enfer, Opération peur, Psychose phase 3, Le Grand inquisiteur, The Asphyx, Le Spectre maudit), Gialli (Je suis vivant !, Nue pour l’assassin, Folie meurtrière, Spasmo, Mais qu’avez-vous fait à Solange ?, Le Tueur à l’orchidée, L’Homme sans mémoire, La Queue du Scorpion, L'Étrange vice de Madame Wardh, Toutes les couleurs du vice), Italie à main armée (Le Clan des pourris, La Rançon de la peur, Brigade spéciale, Rue de la violence, L’Exécuteur vous salue bien), Italian Western (Black Killer, Wanted), Monstres (Le Continent des hommes poissons, Killer Crocodile 1&2, Le Grand alligator, Tentacules), Zombie (Zombies 4, Zombie Holocaust, La Nuit des morts vivants, Le Manoir de la terreur, Le Mort vivant, La Revanche des mortes vivantes, Zombie Honeymoon, Zombie King, Deadly Spawn, Flesh for the Beast).

Neo Publishing tenait à cœur de souvent inclure dans ses DVD des suppléments de choix (interviews, commentaires audio remarquablement menés par le journaliste Federico Caddeo) et, chose rare à souligner, s’efforçait de retrouver les versions françaises correspondantes pour chaque film, rendant ainsi accessible des raretés à un public amateur de curiosités.
Sans exagération, la fin de ce grand éditeur est une perte considérable pour les cinéphiles, dévédéphiles et voxophiles.

lundi 5 avril 2010

JACQUES DACQMINE (1923-2010)

Jacques Dacqmine vient de s’éteindre le 29 mars 2010 à l’âge de 86 ans. Au cours d’une riche carrière s’étalant sur plus de 60 ans, on avait pu voir au cinéma sa carrure imposante et son air martial dans des films tels que Caroline chérie (Richard Pottier, 1951), Un Caprice de Caroline chérie (Jean Devaivre, 1953), Le Fils de Caroline chérie (Jean Devaivre, 1955), L’affaire Nina B. (Robert Siodmak, 1961), Inspecteur Lavardin (Claude Chabrol, 1986), Germinal (Claude Berri, 1993), et plus récemment La Neuvième porte (Roman Polanski, 1999). Pour la télévision, il avait, entre autres, participé à une version franco-allemande de L’île au trésor (1966), ainsi qu’à l’adaptation par Yves Boisset de L’affaire Dreyfus (1995).

Mais c’est surtout au théâtre que le comédien avait pu épanouir son talent artistique. Pensionnaire de la Comédie Française, puis membre de la Compagnie Madeleine Renaud Jean-Louis Barrault, Jacques Dacqmine était qualifié de « bête de scène » par Jean-Louis Barrault qui, dans le livret d’Ami-Ami joué au théâtre Daunou en 1950, disait encore de lui : « ce qu’il vit sur scène, il le vit à fond. Allant du Roi-Félon dans Hamlet, au Prince de Palestine dans Occupe-toi d’Amélie, il met son tempérament au service des rôles les plus variés. »

Sur les planches, Jacques Dacqmine avait notamment joué avec de grandes figures du doublage français comme William Sabatier dans Le Balcon, d’après Jean Genet, joué au Théâtre du Gymnase en 1960, ou Annie Sinigalia et Jane Val, dans Le Foyer, d’après Octave Mirbeau, joué au Thêatre de la Plaine en 1988. A ce sujet, Jacques Dacqmine s’était quelquefois essayé au doublage en prêtant la plupart du temps sa voix à des acteurs étrangers de premier plan. Jugez plutôt : Kirk Douglas dans Les Ensorcelés (Vincente Minnelli, 1952) et La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (Vincente Minnelli,1956), William Holden dans Fort Bravo (John Sturges, 1953), James Mason dans La Mort aux trousses (Alfred Hitchcock, 1959), Max von Sydow dans La Source (Ingmar Bergman,1960), George Sanders dans Le Village des damnés (Wolf Rilla, 1960), Cameron Mitchell dans Six femmes pour l’assassin (Mario Bava, 1964), et Robert Shaw dans Un Homme pour l’éternité (Fred Zinnemann, 1966). En ces moments de deuil, toutes nos pensées vont à sa famille et ses proches.

(c) La Gazette du doublage - 2010