Guy Louis di Piro, dit Guy Piérauld, comédien très attachant, nous a quittés le 16 juin 2015 à l’âge de 90 ans. Il restera pour beaucoup la voix enchanteresse du lapin Bugs Bunny dans de nombreux dessins animés de la Warner Bros., mais bien sûr, ce n’est qu’une infime partie de son talent.
Issu d’un milieu modeste d’origine italienne, son goût pour la comédie lui était venu à 14 ans en participant à des spectacles scolaires à Lyon, ce qui le mènera après-guerre à passer professionnel après une formation au Centre de l’Est de Colmar.
Au théâtre, il jouera dans de nombreuses pièces classiques, tandis que malheureusement, le cinéma ne lui proposera tout au long de sa carrière que des petits rôles, parfois sous la direction d’excellents réalisateurs comme Philippe de Broca, Henri Decoin, Edouard Molinaro, François Truffaut, Alain Resnais et Yves Robert. Pour la télévision, il trouvera aussi un regain de popularité dans les années 90 dans Le miel et les abeilles (1992-1997), série produite par AB Productions, où il tenait le rôle récurrent de Monsieur Albert Granpied.
Mais c’est surtout dans le domaine de la synchro, à partir de la fin des années 50-début des années 60, qu’il se démarquera.

En effet, parler de Guy Piérauld, c’est forcément évoquer une voix très particulière, aiguë et éraillée, résultat d’une corde vocale cassée à 17 ans. Elle lui permettra notamment de doubler Bugs Bunny pour Warner à partir des années 60 jusqu’aux années 80.
Dans les programmes pour enfants, Guy Piérauld fera des merveilles en prêtant sa voix à Kiri le clown itinérant, Woody Woodpecker le pic-vert déjanté des studios Walter Lantz, mais aussi au Sergent Petit-Pois et au peureux pilote Looping dans les dessins animés Hanna-Barbera Les fous du volants et Satanas et Diabolo.
Pour le petit-écran, il doublera l’agent secret crétin et gaffeur Maxwell Smart, incarné par Don Adams dans la série Max la menace (1965-1970), il racontait à ce sujet avoir renforcé dans la version française le côté comique du personnage qu’il trouvait un peu austère dans la version originale.

Reconnaissable entre mille, cette voix évoquant davantage la comédie que le drame, sera d’une certaine manière une bénédiction et une malédiction pour le comédien. Dans une interview passée sur la 2e chaîne vers 1987, Guy Piérauld racontait à ce sujet que lorsqu’il jouait au théâtre des pièces classiques en costume, on entendait souvent des spectateurs s’exclamer dès qu’il ouvrait la bouche : « Hé mais c’est Bugs Bunny ! C’est Max la menace ! », ce qui rendait difficile la poursuite de la représentation en gardant le sérieux convenant à la pièce !

Il faut bien admettre que cette voix amusante cantonnera généralement Piérauld à doubler des personnages excentriques, la plupart du temps très secondaires. A quelques exceptions près. Tout d’abord, Guy Piérauld sera l’un des premiers à doubler Woody Allen et force est de remarquer que dans Prends l'oseille et tire-toi! (Woody Allen, 1969), l’acteur à lunettes new-yorkais est rendu encore plus désopilant avec cette voix française.
Ensuite, en suivant vocalement sur plusieurs films l’acteur américain Red Buttons, doté d’un physique de comique mais capable d’adopter un registre dramatique, Guy Piérauld aura l’occasion de montrer une facette plus étendue de ses aptitudes. Cela se remarque surtout dans Harlow, la blonde platine (Gordon Douglas, 1965), le biopic sur la star éphémère Jean Harlow dans lequel Red Buttons joue l’ami confident de l'actrice, ainsi que dans le film catastrophe L’aventure du Poséidon (Ronald Neame, 1972), dans lequel Buttons, l’un des rares rescapés du naufrage, a de jolies scènes aux côtés de Carol Lynley qu’il passe son temps à protéger et réconforter.

Penser à Guy Piérauld donne un pincement au cœur, non seulement parce qu’il n’est plus de ce monde, mais aussi parce qu’une grande partie de son formidable travail n’est plus accessible. Nous voulons bien évidement parler de la triste histoire des redoublages des dessins animés Warner Bros. qui ont été faits à partir de 1995.
Dans la version originale, Mel Blanc, avec sa voix assez criarde, faisait quasiment tous les personnages (Bugs Bunny, Daffy Duck, Porky Pig, Yosemite Sam, Speedy Gonzales, Titi, Sylvestre le chat), tandis que le premier doublage français était plus plus élaboré en ce que chaque créature de cartoon était doublée par un comédien différent, totalement investi, à la voix bien distincte (Guy Piérauld, Pierre Trabaud, Jean Droze, Claude Joseph, Serge Lhorca, Arlette Thomas, Georges Aminel), artistiquement, le résultat était particulièrement réussi.
Hélas, dans les années 90, le choix a été fait par Warner de ne plus exploiter ces doublages et de leur en substituer d’autres qui, il faut bien le constater, sont en deçà des originaux. Ce n’est pas tant le redoublage qui est blâmable mais cette espèce de révisionnisme absurde consistant à faire comme si ce premier doublage n’existait pas : les diffusions télévisées, les DVD existants ne font entendre que les secondes versions françaises (alors que s’agissant du support numérique, il serait aisé de proposer les deux versions pour contenter tout le monde).
En 1996, invité de l’émission Bas les masques, Guy Piérauld confessait à Mireille Dumas sa tristesse au sujet de cette affaire et l’animatrice lui faisait même reconnaître que la disparition de son personnage était une sorte de « petite mort ».

Cependant, ceux qui se souviennent de ces premiers doublages Warner sont encore nombreux et la liste reproduite ci-dessous témoigne du fait qu’il reste bien des preuves vivaces du travail de ce Little Big Man de la synchro, qui a apporté une joie sincère à plusieurs générations.

En hommage à Guy Piérauld, voici donc quelques références voxographiques (films et séries) émanant des archives personnelles de La Gazette.

Années 50
-Les cavaliers (1959) : Strother Martin (rôle : Virgil)

Années 60
-Hatari ! (1962) : Red Buttons (rôle : Pockets)
-Le jour le plus long (1962) : Red Buttons (rôle : Pvt. John Steele)
-Un monde fou, fou, fou, fou (1963) : Arnold Stang (rôle : Ray)
-Les monstres (1963) : acteur non identifié (rôle : le président de la cour)
-La taverne de l’Irlandais (1963) : acteur non identifié (rôle : Mr. McCuddy)
-Le grand défi (1964) : Arnaldo Fabrizio (rôle : Goliath le nain)
-La révolte des prétoriens (1964) : Salvatore Furnari (rôle : Elpidion)
-Harlow La blonde platine (1965) : Red Buttons (rôle : Arthur Landau)
-Max la menace (série, 1965-1970) : Don Adams (rôle : Maxwell Smart)
-Ces merveilleux fous volants (1965) : Davy Kaye (rôle : Jean-Pascal)
-Morituri (1965) : Wally Cox (rôle : Dr. Ambach)
-Un pistolet pour Ringo (1965) : Manuel Muñiz (rôle : Timoteo)
-Le retour de Ringo (1965) : Manuel Muñiz (rôle : Miosotis 'Morning Glory')
-La diligence vers l’Ouest (1966) : Red Buttons (rôle : Peacock)
-Dracula prince des ténèbres (1966) : Thorley Walters (rôle : Ludwig)
-Au cœur du temps – épisode 3 : End of the World (série, 1966-1967) : Bob Okazaki (rôle : Tasaka)
-Au cœur du temps – épisode 7 : Revenge of the Gods (série, 1966-1967) : Joseph Ruskin (rôle : Sardis)
-Au cœur du temps – épisode 13 : The Alamo (série, 1966-1967) : Alberto Monte (rôle : Sgt. Garcia)
-Au cœur du temps – épisode 17 : Kill Two by Two (série, 1966-1967) : Kam Tong (rôle : Sgt. Itsugi)
-Les anges sauvages (1966) : Marc Cavell (rôle : Frankenstein)
-Les Russes arrivent (1966) : Ben Blue (rôle : Grilk)
-Trois pistolets contre César (1966) : Vittorio Bonos (rôle : Stanford)
-Le défi de Robin des bois (1967) : Reg Lye (rôle : Much)
-Le grand départ vers la lune (1967) : Jimmy Clitheroe (rôle : General Tom Thumb)
-La poursuite des tuniques bleues (1967) : Kay E. Kuter (rôle : Owelson)
-Professionnels pour un massacre (1967) : acteur non identifié (rôle : le barbu dans la cantina)
-Butch Cassidy et le kid (1968) : acteur non identifié (rôle : conducteur du train)
-La femme en ciment (1968) : Pauly Dash (rôle : John McComb)
-Histoires extraordinaires (1968) : Polidor (rôle : le vieil acteur aveugle)
-Police sur la ville (1968) : acteur non identifié (rôle : Nick, le frère de Buster)
-Star ! (1968) : Jan Gernat (rôle : Ron James)
-La colline des bottes (1969) : acteur non identifié (rôle : nain de cirque)
-Les géants de l’Ouest (1969) : John Hudkins (rôle : Whit)
-La kermesse de l’Ouest (1969) : Ray Walston (rôle : Mad Jack Duncan)
-On achève bien les chevaux (1969) : Red Buttons (rôle : marin)
-Prends l’oseille et tire-toi (1969) : Woody Allen (rôle : Virgil Starkwell)
-Si douces, si perverses (1969) : Renato Pinciroli (rôle : Jacques le concierge)

Années 70
-Bloody Mama (1970) : acteur non identifié (rôle : le père de Kate)
-Catch 22 (1970) : Jack Gilford (rôle : Dr. 'Doc' Daneeka)
-Le petit bougnat (1970) : acteur non identifié (rôle : le gendarme)
-L’homme des hautes plaines (1971) : Billy Curtis (rôle : Mordecai)
-L’aventure du Poséidon (1972) : Red Buttons (rôle : James Martin)
-Le cirque des vampires (1972) : Skip Martin (rôle : Michael)
-Fellini Roma (1972) : acteur non identifié (rôle : l’imitateur hué par les spectateurs)
-Frenzy (1972) : George Tovey (rôle : Neville Salt)
-La barbe à papa (1973) : Jack Benny (rôle : voix de Jack Benny à la radio)
-Le cercle noir (1973) : Walter Burke (rôle : J.D.)
-Lucky Luciano (1973) : acteur non identifié (rôle : le guide à Naples)
-Les durs (1974) : Jacques Herllin (rôle : pilier de bistrot)
-L’homme au pistolet d’or (1974) : Hervé Villechaize (rôle : Nick Nack)
-Les pousse au crime (1974) : William Hansen (rôle : Mr. Sandy)
-Sugarland Express (1974) : acteur non identifié (rôle : Harvey)
-Capone (1975) : John Davis Chandler (rôle : Hymie Weiss)
-La chevauchée terrible (1975) : acteur non identifié (rôle : vieux mexicain)
-Car Wash (1976) : Irwin Corey (rôle : Mad Bomber)
-La duchesse et le truand (1976) : E.J. André (rôle : chercheur d’or)
-Providence (1976) : Milo Sperber (rôle : Mr. Jenner)
-Cours après mois shérif (1977) : Paul Williams (rôle : Little Enos)
-La taverne de l’enfer (1978) : Kevin Conway (rôle : Stitch Mahon)
-1941 (1979) : acteur non identifié (rôle : la voix de la poupée de ventriloque tenue par Herbie)

Années 80
-La guerre des gangs (1980) : acteur non identifié (rôle : Antonio le gardien de la soufrière)
-Hangar 18 (1980) : James Hampton (rôle : Lew Price)
-Je suis photogénique (1980) : acteur non identifié (rôle : joueur de billard)
-Nu de femme (1981) : acteur non identifié (rôle : homme déguisé en Toto)
-Et vogue le navire (1983) : acteur non identifié (rôle : machiniste avec un bonnet)
-Broadway Danny Rose (1984) : Herb Reynolds (rôle : Barney Dunn le ventriloque)
-Out of Africa (1985) : acteur non identifié (rôle : fermier)
-Taram et le chaudron magique (1985) : John Byner (rôle : Doli)
-Coup double (1986) : Billy Party (rôle : Phillpy the mouse)
-Elémentaire mon cher… Lock Holmes (1988) : John Tordoff (rôle : Mr. Andrews)
-La mémoire dans la peau (1988) : Freddie Earlle (rôle : le mendiant dans le confessionnal)

Années 90
-Hot Spot (1990) : Jack Nance (rôle : Julian Ward)
-Le vent dans les saules (1996) : Bernard Hill (rôle : mécanicien)

Années 2000
-Boston Public (série, 2000-2004) : Leslie Jordan (rôle : Dr. Benjamin Harris)
-Monk – saison 2, épisode 11 : Mr. Monk and the Three Pies (série, 2002-2009) : Leslie Jordan (rôle : l'animateur de la tombola)

Pour conclure, précisons que le 3 décembre 2005, François Justamand avait interviewé Guy Piérauld pour la Gazette du doublage. Il s’agit certainement de l’entretien le plus complet que ce dernier ait accordé sur sa carrière. Pour le lire : Interview de Guy Piérauld

(c) La Gazette du doublage - 2015