jeudi 18 juin 2020

Décès de Patrick Poivey (1948-2020)

La triste nouvelle vient de tomber et elle nous laisse sans voix: Patrick Poivey nous quitte à l'âge de 72 ans. Il était l'un des comédiens les plus talentueux de ce métier. Depuis les années 80, sa voix nous était familière, aussi bien au cinéma qu'à la télévision. On l'a entendu sur de nombreux acteurs parmi lesquels Don Johnson, Tom Cruise et, bien sûr, Bruce Willis.

Nous avions rencontré Patrick au début des années 2000 à l'occasion de la préparation de notre ouvrage "Rencontres autour du doublage des films et séries TV" pour lequel nous l'avions interviewé. Il avait immédiatement accepté. Nous nous étions donnés rendez-vous devant la Gare St Lazare pour un entretien et une séance de photo improvisée. Ce Titi parisien était un homme sincère, humble et chaleureux, très sensible aussi. Ses yeux clairs respiraient la bienveillance.

Patrick nous a parlé de sa naissance dans le quartier de Montparnasse, puis, après son Bac Mathelem (l'ancien Bac scientifique), il s'est inscrit en Fac de médecine. Hélas, lors de cette première année, il a été victime d'un grave accident de voiture qui l'a profondément marqué. Deux ans plus tard, il a intégré le fameux Cours Simon. Il avait 18 ans et demi.

A l'âge de 25 ans, il joue la pièce Le directeur de l'opéra avec Paul Meurisse. Celui-ci lui propose de rencontrer Richard Heinz, surnommé le Prince du doublage, patron de la société Lingua Synchrone. "Au début, j'ai assisté aux enregistrements avec les plus grands : Monsieur Paturel, Georges Aminel, Roger Carel, etc. Je me demande comment ils faisaient pour doubler. Moi je n'y comprenais rien ! Au bout du deuxième jour, Richard Heinz et les comédiens m'ont poussé devant le micro pour doubler un jeune lieutenant. Ce que j'ai fait, et en m'écoutant je n'ai pas reconnu ma voix ! Mais Richard Heinz a été satisfait et il m'a rappelé par la suite pour m'offrir de plus grands rôles. Je remercie encore les grands comédiens de cette époque qui m'ont appris à travailler tel que Jean-Claude Michel, un seigneur absolu. Il a été mon directeur artistique sur quelques films. Je lui dois beaucoup."

Sinon lorsqu'on lui demandait comment il avait été choisi pour doubler Willis, Johnson et Cruise, il répondait : "J'ai passé des essais ! Il y a des rencontres avec des acteurs à l'écran et c'est toujours le fruit du hasard. Les comédiens qu'on essaie d'imposer sur une star, ça ne marche jamais. Le seul juge, c'est le public qui paye sa place de cinéma. Il faut aussi avoir la chance de tomber sur des séries qui marquent." Et il ajoutait : "Je prends du plaisir à doubler tous les acteurs, qu'ils soient des stars ou pas. Mon métier, c'est d'être d'une humilité absolue et d'essayer de les abîmer le moins possible. On me donne la chance d'être quelqu'un d'autre. Arriver à donner 80% de l'original, c'est déjà de l'ordre du miracle."

Patrick Poivey était avant tout un être généreux, un formidable comédien qui laisse derrière lui un grand vide. Sa famille, ses amis et ses admirateurs le pleurent et ne l'oublieront pas.

(Remerciements à Sylvie Feit)

(c) La Gazette du doublage - 2020

samedi 6 juin 2020

Archives : Isy Pront de la Paramount

Pour ceux qui s'intéressent à la mémoire du doublage français, il y a un nom qui apparait systématiquement sur les cartons de doublage des films distribués par la Paramount puis par Cinéma International Corporation (CIC) (regroupement de Paramount et Universal en 1970, et de MGM en 1974), de l'après-guerre au début des années 80, celui d'Isy Pront.


(de gauche à droite : Isy Pront et la star américaine Danny Kaye sur le plateau de tournage du film "La doublure du général" en 1960. C'est Yves Furet qui le double en français dans ce film.)

Isidore (ou Isy) Pront, né le 7 décembre 1909, entre à la Paramount en 1934 (on ne sait pas précisément quelle est sa fonction dans ces années 30). Par la suite, il devient le directeur technique français de la firme américaine située au 1 rue Meyerbeer à Paris 9e (dans le même bâtiment que l'ancien cinéma Paramount Opéra devenu Gaumont). Son travail consiste à superviser tous les travaux techniques et artistiques, à engager les auteurs de doublage, de sous-titrage et les directeurs artistiques.

Ainsi il travaille avec les auteurs-adaptateurs suivants : Jean Mauclair, Charles Vinci, Claude-Jean Bonnardot, Marcel Lebreton, Claude A. Grosjean, Maurice Griffe, Louis Sauvat, Fred Savdié, Gérald Devriès, Jean Lagache, Maria Signorini, Max Piquepé... Et les directeurs artistiques : André Gerbel, Maurice Dorléac, Claude Péran, Jean Devaivre, Serge Nadaud, Roland Ménard, Marc Cassot, Jean Lagache, Jacques Thebault...

Isy Pront enregistre ses doublages essentiellement à Franstudio à Saint-Maurice, rue des Réservoirs, mais aussi chez Général Productions rue Condorcet ou encore aux studios CTM à Gennevilliers. Par la suite, les enregistrements se font également aux laboratoires GTC à Joinville-le-Pont. Sous sa direction, Paramount puis Universal et MGM vont connaître de grands succès avec les films suivants : Sous le plus grand chapiteau du monde (VF : Jean Mauclair et Charles Vinci, 1952), L'homme des vallées perdues (VF : Marcel Lebreton, 1953), Psychose (VF : Claude-Jean Bonnardot, 1960), Diamants sur canapé (VF : Maurice Griffe, 1961), Drôle de couple (VF : Serge Nadaud, 1968), Rosemary's Baby (VF: Geneviève Le Forestier, 1968), Love Story (VF : Jean Lagache, 1970), Le Parrain (VF : Eric Kahane, 1972), Les trois jours du Condor (VF : Christian Dura, 1975), La Fièvre du samedi soir (VF : Gérald Devriès, 1977), Grease (VF : Max Piquepé, 1978), Les Aventuriers de l'arche perdue (VF : Max Piquepé, 1981)...


(de gauche à droite : Isy Pront et Yves Montand dans un aéroport parisien en 1961. La presse reporte que Montant double seul le film "Ma Geisha" dans les studios de Titra à New York alors que la version française - pour les autres comédiens - est adaptée et dirigée par Claude Péran en région parisienne.)

Durant sa carrière en tant que directeur de la synchronisation, Isy Pront, travaille sous la responsabilité des dirigeants français de la Paramount puis de CIC parmi lesquels : Henri Michaud, Henri Klarsfeld et Daniel Goldman. Il collabore aussi avec Odette Ferry, la directrice de la publicité de la Paramount, proche d'Alfred Hitchcock.

Sa nièce Françoise - fille de l'ingénieur du son Alex Pront - se souvient qu'Isy habitait rue Thimonnier dans le même immeuble que Jacques Barclay. Tous les matins une voiture venait le chercher pour le conduire à son bureau rue Meyerbeer, au siège de la Paramount. Elle nous raconte aussi que son oncle - qui était marié mais sans enfant - la considérait un peu comme sa fille et l'avait invitée notamment à la Première parisienne du film Love Story en 1971, un grand moment pour elle.

Vers 1981, après une longue carrière au service du cinéma américain, Isy Pront passe la main à Pierre Capozzi comme directeur technique (ce dernier épouse en 1961 la comédienne Dominique Page, une voix du doublage). Isy nous quitte le 9 juin 1988 à près de 79 ans.


QUELQUES EXEMPLES SUPPLEMENTAIRES :

Auteurs de doublage : Jean Mauclair (Une place au soleil, 1951 - Vacances romaines, 1953), Charles Vinci (La piste des éléphants, 1954), Claude-Jean Bonnardot (L'homme qui en savait trop, 1956 - Le Délinquant involontaire, 1967), Charles Vinci et Claude-Jean Bonnardot (Les Dix Commandements, 1956), Marcel Lebreton (La Neige en deuil, 1956 - Règlement de compte à OK Corral, 1957 - La plus grande aventure de Tarzan, 1959 - Violence au Kansas, 1959 ), C.A. Grosjean (Tueurs de feu à Maracaïbo, 1958) - Maurice Griffe (La Fille à la casquette, 1963), Louis Sauvat (Les Ambitieux, 1964), Fred Savdié (Une certaine rencontre, 1963 - Nevada Smith, 1966 - Un Amant dans le grenier, 1968 - Pookie, 1969 - Catch 22, 1970), Gérald Devriès (L'Espion qui venait du froid, 1965 - American Gigolo, 1980), Jean Lagache (Cours après moi shérif, 1977 - Tu fais pas le poids shérif, 1979), Maria Signorini (L'Evadé d'Alcatraz, 1979)...

Directeurs artistiques : André Gerbel (Sous le plus grand chapiteau du monde, 1952 - Vacances romaines, 1953), Marie Francey et André Gerbel (La Main au collet, 1955), Maurice Dorléac (L'homme qui en savait trop, 1956 - Le Délinquant involontaire, 1957 - Psychose, 1960 - La Taverne de l'Irlandais, 1963 - L'Espion qui venait du froid, 1965 - Cent dollars pour un shérif, 1969), Claude Péran (La Neige en deuil, 1956 - Règlement de compte à OK Coral, 1957 - Le dernier train de Gun Hill, 1959 - Violence au Kansas, 1959), Jean Devaivre (Une certaine rencontre, 1963), Serge Nadaud (Boeing Boeing, 1965), Jacqueline Monchablon et Jacques Barclay (Paradis Hawaïen, 1966), Roland Ménard (Un Amant dans le grenier, 1968), Marc Cassot (La Fièvre du samedi soir, 1977 - Les Aventuriers de l'Arche perdue, 1981), Jean Lagache (Star Trek, 1980), Jacques Thebault (Le Chasseur, 1980)...

(Remerciements à Françoise Pront, épouse Martin)

(c) La Gazette du doublage - 2020