jeudi 26 juin 2008

SOUVENIRS DE DOUBLAGES (PARTIE 7/8)

Finalement, ce qui est essentiel c’est la qualité de la traduction du dialogue, qu’il faut préférer à une trop stricte recherche de synchronisme. Se méfier aussi du double sens que peut cacher une traduction trop littérale. Ainsi, dans une scène où un shérif se plaint de l’inimitié de son assistante : « Elle me déteste tellement que si on devait me pendre elle viendrait pour serrer mon nœud ».
C’est moi qui eu un jour à dire cette phrase. M’étant retourné vers le directeur :
- Qu’est-ce que je dis ?
- Tu dis ce qui est écrit.
- Tu ne crois pas que ça sonne un peu équivoque ?
- Euh … ! oui tu as raison.Tu vas dire : « Elle me déteste tellement que si on devait me pendre, elle viendrait pour me serrer le nœud ».
- Je ne sais pas si c’est mieux !
- Alors dis : « Elle viendrait serrer mon nœud coulant »
- Là c’est carrément la blennorragie !
- Qu’est-ce que tu proposes ?
- « Elle viendrait donner un coup de main au bourreau »
C’est ce qu’on enregistra, loin du texte original.

Dans une autre série, deux policiers près du cadavre nu d’une femme découverte assassinée dans un sous-bois. Le chef à son adjoint :
- « Je retourne au bureau, occupe-toi des frivolités ! »
Là il s’agit évidemment de la bévue de la calligraphe, qui a écrit « frivolités » à la place de « formalités ». (A suivre) (Textes écrits par William et Marie-Aimée Sabatier. Tous droits réservés)

jeudi 19 juin 2008

"ILS ONT FAIT DU DOUBLAGE": GERARD PALAPRAT

Qui ne connaît pas « Pour la fin du monde » et « Fais mois un signe », jolies chansons très emblématiques du « flower power » post-mai 68? Ce que l’on sait moins, c’est que leur interprète, Gérard Palaprat, révélé dans la comédie musicale Hair, a fait un petit peu de doublage. Il nous a répondu avec beaucoup de sympathie sur cet aspect méconnu de sa carrière :

« J’ai fait un peu de post-synchro lorsque j'étais jeune, entre 12 et 16 ans (entre 1962 et 1966, NDLR). J'étais encore à l'école du spectacle (avec, notamment, les frères Maurin, NDLR). J’en ai fait principalement avec une production dirigée par Bernard Keller pour les romans-photos et qui me faisait faire aussi toutes les doublures des gamins dans des films de Sidney Lumet, notamment. J’ai aussi travaillé pour Richard Heinz (Lingua-Synchrone). J’ai doublé aux côtés de Michel Creton et Serge Sauvion, mais c'étaient des "vieux", ils avaient au moins vingt ans! (rires). C'était très bien payé. J'en ai fait pour les films dans lesquels je jouais en tant qu'acteur. Et puis c'est tout, ça n'a pas été une grande carrière. Mais c'était marrant, me faisait travailler et rencontrer d'autres comédiens et acteurs. »

mercredi 18 juin 2008

SOUVENIRS DE DOUBLAGES (PARTIE 6/8)

Un des directeurs qui me firent confiance s’appelait Gérald Devriès. Chez lui on enregistrait « à l’image », ce qui veut dire qu’il n’existait pas encore la « bande rythmo », (sur laquelle est écrit le dialogue et qui, à partir d’un trait fixe appelé Start, défile sous l’écran en étant fidèle aux mouvements des lèvres de l’acteur). Il fallait se débrouiller pour être « synchrone » sans le confort qu’elle a apporté. Alors on avait des trucs, on se trouvait des repaires visuels : le personnage ouvre la bouche en même temps qu’il s’assoit, et finit sa phrase en sortant une cigarette de son étui. Ce n’était pas évident, il y avait des scènes complexes dans le rythme et dans le ton. Et on ne pouvait pas entendre le résultat. On faisait plusieurs prises puis le directeur disait "on tire celle-ci ou celle-là". Enregistrer un film prenait beaucoup de temps, alors qu’aujourd’hui on a l’écoute immédiate et le « numérique » permet toutes sortes de manipulations.

Gérald Devriès m’appela un jour pour me donner le script d’un film appelé Hoggar. Il m’y avait réservé le doublage d’un rôle important avec pas mal de texte, et souhaitait que je l’apprenne le mieux possible. Contrairement à ce qui se faisait d’habitude, il n’y avait pas eu de projection préalable. Le premier matin à neuf heures arrivèrent deux autres acteurs qui n’avaient pas non plus tourné dans ce film et qui, comme moi, venaient faire une synchro : Louis De Funès et Jacques Dufilho (pas encore célèbres). Dès la première image nous avions compris que Devriès avait un peu exagéré en nous demandant l’effort d’apprendre le texte. Le titre aurait dû nous éclairer : « Hoggar ». Tout le film se déroulait dans le Sahara. Il mettait en scène des Touaregs, le bas du visage voilé par le litham, ce qui annulait tout besoin de synchronisme. À nos protestations Devriès rétorqua : « Alors, et la respiration qui plaque le voile sur les lèvres ? » (A suivre) (Textes écrits par William et Marie-Aimée Sabatier. Tous droits réservés)

mercredi 11 juin 2008

SOUVENIRS DE DOUBLAGES (PARTIE 5/8)

Je ne sais rien depuis longtemps de Guy Piérauld. Il était pourvu d’une voix au timbre un peu fêlé, ce qui aurait été pour beaucoup un handicap rédhibitoire, mais qui lui avait ouvert tout grand le doublage des dessins animés, où il faisait merveille. À une époque, il était la voix de « Kiri le Clown » dans une série d’animation dont les enfants raffolaient ; le mien, cinq ans alors, tout particulièrement. Il accourait dès qu’il entendait le jingle de l’émission. C’était un enfant mince, pour ne pas dire maigre, qu’on avait le plus grand mal à faire manger, ce qui ne manquait pas de nous inquiéter. Un jour que je rencontrai Guy Piérauld dans un couloir de la Télé, il me vint une idée. Je l’entraînai au bar et lui en fit part : je lui demandai d’appeler Jean-Michel, de lui faire la morale, et de l’inciter à manger.

Il le fit le soir même - l’effet fut immédiat. Quand le petit entendit la voix de Guy au téléphone, il ouvrit grand ses yeux et ses oreilles :
- Il faut que tu manges, sans ça, Kiri ne sera pas content.
- Oui Kiri…
- Je te vois, tu sais, quand je suis dans la Télévision.
- Oui Kiri…
- À bientôt Titou, et surtout mange bien ta soupe
- Oui Kiri, je t’aime Kiri, je t’aime…

Guy en avait été tout ému, me dit-il plus tard. Et nous étions bien contents. Titou se mit à manger de la soupe. Il a plus de quarante ans, en mange toujours, et mesure 1 mètre 93 !

Je referme ici la parenthèse pour revenir un peu vers les studios. J’y ai vu défiler quelques débutants, parmi lesquels une toute jeune fille. Son père Maurice Dorléac, était d’ailleurs le directeur artistique des doublages de la Paramount. Elle prit plus tard le nom de Catherine Deneuve. À la même époque un jeune homme très doué, qui s’éloigna assez vite des audis de synchro, mais pas des studios: Gérard Depardieu. Pierre Arditi également. Ceux là commençaient par où d’autres finissent. Comme quoi la synchro mène à tout, à condition de pouvoir en sortir… (A suivre) (Textes écrits par William et Marie-Aimée Sabatier. Tous droits réservés)