Le 7 avril 2010, les éditions Delcourt ont sorti l’album collectif « A vous Cognacq-Jay ! » (Tome 1), sur les grandes heures de la télévision en BD. Au programme, La Séquence du spectateur, Les Dossiers de l'écran, La Caméra invisible, Le Petit Conservatoire de Mireille, Au nom de la loi, Les Incorruptibles, Thierry la Fronde, et un hommage au doublage français de la série Les Mystères de l'Ouest par le dessinateur Nicolas Barral. A cette occasion, La Gazette du doublage a eu la chance de poser quelques questions à ce passionné de doublage.

La Gazette du doublage : Dans le collectif « A vous Cognacq-Jay ! », vous rendez hommage à la version française de la série américaine Les Mystères de l’Ouest, en montrant un petit garçon qui pénètre dans l’envers du décors en rencontrant les voix françaises de James West et Artemus Gordon (Jacques Thébault et Roger Rudel). Ce petit garçon, ne serait-ce pas vous par hasard ? Avez-vous rencontré ces comédiens étant enfant ?

Nicolas Barral : Oui, vous avez deviné. Ce petit garçon qui ne manquait pas un seul rendez-vous du samedi après-midi avec « la Une est à vous », c’est moi. Mais je pense que nous étions nombreux. Et il y avait, si ma mémoire est bonne, ce système impitoyable de vote du téléspectateur entre trois séries préférées. Le suspense était insoutenable. Heureusement, Les Mystères de l’Ouest l’emportaient le plus souvent. A cette époque, j’étais dans ma période cowboy. Le chapeau, le pistolet et l’étui ne me quittaient jamais. Le fait est que Jim et Artie étaient pour moi indissociables de leurs voix françaises pour la bonne raison que je ne soupçonnais pas qu’ils puissent ne pas parler français. Et puis, je ne sais plus très bien à quel moment, j’ai découvert que plusieurs de mes héros avaient la même voix. Il y avait donc un mystère dans le mystère. J’ai dû attendre des années pour le percer en rencontrant la voix française de Robert Conrad, Steve McQueen, Patrick McGoohan, John Cassavetes, Lucky Luke... : Jacques Thébault.

La Gazette du doublage : Vous êtes dessinateur de la série « Baker Street » qui revisite le duo Sherlock Holmes / Docteur Watson. Dans l’un des albums de la série, vous aviez déjà fait référence aux Mystères de l’Ouest et à ses voix françaises, en dessinant West et Gordon avec un astérisque « doublés par Roger Rudel et Jacques Thébault ». Connaissez-vous cette série en V.O. ? Qu’apporte la V.F. ?

Nicolas Barral : Oui, je suis assez obsessionnel comme garçon. Comme la plupart des séries anglo-saxonnes, Les Mystères de l’Ouest n’a jamais été diffusée en V.O. J’ai dû découvrir les « vraies » voix de Patrick Macnee et Diana Rigg, de Chapeau melon et bottes de cuir, au début des années 90 sur France 3 grâce à Alex Taylor. Aujourd’hui, les DVD permettent d’accéder aux voix originales. Mais j’ai du mal. Pour moi, James West parle français.

La Gazette du doublage : Vous avez arrangé la venue de Jacques Thébault (voix de Jeremy Brett dans la série Sherlock Holmes produite par Granada) à un repas à thème organisé par la Société Sherlock Holmes. Pourriez-vous nous parler de cette rencontre ? Gardez-vous contact avec Monsieur Thébault ?

Nicolas Barral : Là encore je préfère la version française. En V.O, l’interprétation de Jeremy Brett est toute d’emphase shakespearienne. Jacques Thébault m’a d’ailleurs confié qu’il avait dû « alléger » la version française pour qu’elle reste écoutable. Pierre Veys et moi avons reçu le prix de la société Sherlock Holmes pour notre parodie et je me suis dit que c’était l’occasion rêvée de convier Jacques Thébault pour lui rendre hommage, et faire la connaissance du visage caché derrière cette voix magique. J’ai vu arriver un fringuant septuagénaire avec qui le courant est immédiatement passé. Ce fut l’occasion de passer en revue sa carrière d’ « homme de l’ombre », et aussi ses prestations devant la caméra, à la télévision et au cinéma. On peut le voir, entre autre, dans l’épisode de la caméra explore le temps La Citoyenne Villirouët, et aux côtés de Darry Cowl dans Le Triporteur, de Jacques Pinoteau. Je prends régulièrement de ses nouvelles et il me fait l’amitié de suivre ma carrière.

La Gazette du doublage : Hormis Les Mystères de l’Ouest, si vous deviez citer les doublages les plus marquants pour vous de Jacques Thébault et Roger Rudel, quels seraient-il ?

Nicolas Barral : Je trouve Jacques Thébault impérial sur Steve McQueen, surtout dans Papillon, j’adore l’entendre aussi sur Roy Scheider dans Les Dents de la mer aux côtés de Bernard Murat (Richard Dreyfuss) et André Valmy (Robert Shaw). Et John Cassavetes dans Les Douze salopards ! Ne pas oublier également son passé criminel sur tous les meurtriers (ou presque) de Columbo. Et mes enfants l’ont découvert avec Cosby show. La liste est longue... Roger Rudel est évidemment associé à Kirk Douglas, et à Roger dans Les 101 Dalmatiens. Et Roger Carel et lui se partagent Jack Lemmon dans Certains l’aiment chaud ! Une affaire de Rogers sans doute. Et puis comment oublier Lee alias Robert Vaughn dans Les Sept mercenaires ?

La Gazette du doublage : Hormis Les Mystères de l’Ouest, quelles sont les séries ou les films dont le doublage vous a marqué ? Quels sont les autres comédiens et comédiennes faisant du doublage que vous appréciez ?

Nicolas Barral : Je citerai Kojak par le regretté Henri Djanik. Et la série des Inspecteur Harry, avec la voix si « mâle » de Jean-Claude Michel. Et Michel Gatineau sur Michael Landon. Et bien sûr, Francis Lax et Jacques Balutin sur Starsky et Hutch, sans oublier de citer Albert Augier qui se charge d’Huggie les bons tuyaux. Pour finir j’évoquerai Patrick Dewaere sur Jon Voight et Dustin Hoffman, respectivement dans Macadam cowboy et Le lauréat. Je pourrais continuer longtemps... Med Hondo/Eddie Murphy, Patrick Poivey/Bruce Willis...

La Gazette du doublage : Etes-vous nostalgique du doublage des années 60 ou appréciez-vous aussi les doublages récents ?

Nicolas Barral : Non, je suis capable d’apprécier aussi la nouveauté. Il y a de très bons comédiens de doublage dans la jeune génération et aussi la moins jeune. J’adore entendre Michel Papineschi sur Tony Shalhoub dans Monk, ou Féodor Atkine sur Hugh Laurie dans Dr. House. Guillaume Lebon, Claire Guyot, Cathy Diraison, Arnaud Arbessier, Bernard Gabay, William Coryn, Frédérique Tirmont... tous ces comédiens font de l’excellent travail !

La Gazette du doublage : Vous avez reçu le prix Uderzo pour l’album « Dieu n'a pas réponse à tout » (Dargaud) des mains d'Uderzo et de Roger Carel, grande figure du doublage et, entre autres, voix d’Astérix le gaulois. Pourriez-vous nous parler de cette rencontre ?

Nicolas Barral : Magique ! Tout le monde n’a pas la chance de partager un banquet avec Astérix. Roger Carel est intarissable sur sa carrière et ses contributions vocales. Et sa voix est intacte. J’étais comme un petit garçon qui revoit défiler son enfance.

La Gazette du doublage : Avez-vous en tête d’autres hommages au doublage que vous projetez d’intégrer dans vos prochaines bandes dessinées ?

Nicolas Barral : J’en glisse dès que je peux, dans « Dieu n’a pas réponse à tout », par exemple. Je suis un grand malade.

Lien vers le site de l’éditeur, affichant plusieurs planches de l’histoire Les Mystères (des voix) de l’Ouest, par Nicolas Barral : http://www.editions-delcourt.fr/catalogue/bd/a_vous_cognacq_jay_1

(Merci à Nicolas Barral pour sa disponibilité et à Rémi Carémel, à l’initiative de l’interview et co-auteur des questions)

(c) La Gazette du doublage - 2010