mardi 31 octobre 2006

Giant Jack

Jack Nicholson est-il passé à côté de sa carrière ?
On y songe, un peu triste, en voyant The Departed, le nouveau Scorsese. Nicholson y est extraordinaire, certes, mais son jeu y est une grimace, comme trop souvent. Toujours entre le film et lui, ce parasitage orchestré par les fantômes de Jack Torrance, du Joker, du Diable des Sorcières d'Eastwick qui, tous ensemble, prennent très vite possession du film de Scorsese.
Film à double vitesse donc : celle du jeune trio masculin impeccable (Damon/Di Caprio/Whalberg) et celle de l'histrion Nicholson dans la maîtrise parfaite d'un surjeu devenu signature. Evidemment, on pense à De Niro dans Cape Fear (l'autre polar de commande de Scorsese - beaucoup moins réussi que celui-ci), mais Nicholson est, dans le registre, incontestablement meilleur. Alors si être un grand acteur, c'est la performance assumée et beuglante, oui Nicholson est un acteur fabuleux. Mais, à bien y réfléchir, rares sont les films où le comédien s'est réellement livré en se mettant au service d'un personnage, d'un metteur en scène et d'un scénario.
Du coup, on ne sait finalement pas trop si Nicholson est un grand acteur. Bien sûr, il y eut Profession Reporter, voire Vol au-dessus d'un nid de coucou (le début de la fin ?). Nicholson, pourtant, n'est pas Pacino (le meilleur de cette génération sans doute) ni même De Niro. Quand a-t-il ému, touché pour la dernière fois ? Dans Crossing Guard peut-être. Dommage que le film n'ait pas été à la hauteur de son inteprétation (Sean Penn, d'ailleurs, ne serait-il pas l'héritier direct de Nicholson ? : même sentiment de talent gaché par une facheuse tendance au cabotinage).
Paradoxalement, The Departed serait peut-être un peu fade sans Nicholson. Et avouons que c'est aussi beaucoup pour lui - dirigé pour la première fois par Scorsese - qu'on avait envie de le voir...

dimanche 29 octobre 2006

De la dissolution des images

Friedlander photographie les frontières pour mieux les abolir, dissout les uns dans les autres les êtres et les choses, fait passer les arrières plans au premier dans des jeux de miroir, de perspectives et de flous. Une image dans une image dans une image... Souvent le photographe est là. Il est l'ombre portée par le soleil, une silhouette dans une miroir. Deux corps de chaque côté d'une vitre s'emboîtent et se confondent entre transparence et reflet. Les photographies de Friedlander témoignent d'une vision particulière du monde, où rien ni personne n'est fondamentalement séparé. On se plaît à imaginer que de ces images complexes émane un mouvement, comme celui de l'homme et la femme qui se croisent en se confondant dans un tourniquet. On aurait envie de faire la mise au point pour que l'incertain fasse apparaître la femme buvant son café, ou que celle marchant dans la rue avec l'ombre du photographe dans le dos se retourne pour l'affronter. Friedlander, c'est du cinéma arrêté.

Le musée du Jeu de Paume propose en ce moment une exposition organisée par le MoMa autour de l'oeuvre de Lee Friedlander.

jeudi 26 octobre 2006

Bienvenue chez les Farrelly !

C'est sous ce titre convivial qu'à l'approche de Noël, Fox Vidéo propose aux cinéphiles en quête de cadeau DVD un imposant coffret contenant cinq des huit films (Mary à tout prix, Fous d'Irène, L'Amour extra-large, Deux en un, Terrain d'entente) réalisés à ce jour par les facétieux Farrelly Brothers (de Rhode Island), une bonne occasion d'apprécier le chemin parcouru entre ce qui est désormais un classique de la comédie américaine moderne (Mary) à la mécanique burlesque irrésistible et des oeuvres plus inquiètes, comme Deux en un ou Terrain d'entente, dont il faut souligner la nature profondément névrotique débouchant sur une perception du monde très déstabilisante, à l'image de ce cinéma essentiel où il se passe toujours quelque chose d'étonnant - mais dans quel univers tordu sommes-nous donc ?

mercredi 25 octobre 2006

revoir Faust

Hier, la Cinémathèque Française proposait Faust en concert... Fallait-il s'attendre à une partition à la muet ou à une composition éléctronique façon Laurent Garnier? Rami Khalifé et son frères sont entrés en scène, l'un au piano, l'autre aux percussions. Et c'est au moment où Faust et Mephisto s'envolent vers l'Italie, Faust bien décidé à jouir des plaisirs de la vie, que la grâce commença réellement. Quelques moments de silence succédaient à la musique, rendant le film plus intense, encore plus magique. Le piano classique prenait des sonorités étranges, presque éléctroniques, les rythmes se faisaient presque orientaux (étaient-ce les origines libanaises des deux frères qui remontaient?), et l'on pensait parfois beaucoup à Radiohead, et plus encore à Thom Yorke, dernier opus solo. Equilibre parfait qui ne faisait jamais oublier le film, jamais oublier la musique.

mardi 24 octobre 2006

Tinto Brass à la Cinémathèque

"J'ai fait le montage d'India de Rossellini à Paris, la nuit. Tandis que Roberto montait sa femme indienne, moi je montais son film. Et le matin, il était très content". L'auteur de ces sémillantes confidences (Les Inrockuptibles, 30 mai 2000) n'est pas un cinéaste convenable. Giovanni Brass, dit "Tinto", se plaît à filmer sous les jupes des dames (si possible entre les cuisses), glorifie le voyeurisme et la masturbation, s'égare dans des interviews homériques où il proclame se soucier uniquement de "faire bander les italiens" ; il dévoie les actrices "sérieuses" (Stefania Sandrelli dans La Clé, Ingrid Thulin dans Salon Kitty) pour leur offrir des turpitudes mouillées, convoque les nazis ou Caligula en toile de fond de ses fantasmes décadents, oubliant sans vergogne qu'il assista Joris Ivens et... Roberto. Bref, Tinto est un cochon, mais un cochon qui a du style.
C'est pourquoi le samedi 4 novembre prochain à 20h00 (salle Henri Langlois), la Cinémathèque Française lui rend hommage en sa présence, avec les projections, rarissimes sur grand écran, de deux "classiques" du Maestro : Capriccio (1987) et Paprika (1991). Nous ne doutons pas que les aficionados de ce grand réalisateur sans-culotte pour onanistes esthètes seront sur leur trente-et-un afin d'honorer leur idole et de trinquer à la (bonne) santé du cinéma-bis goguenard.

lundi 23 octobre 2006

l'homme expressionniste



Dans leurs cauchemars diurnes ou nocturnes, les femmes voient la perversion des hommes sur leurs visages. Cicatrices réelles ou projetées, elles les transforment en démons expressionnistes, alors même que Von Stroheim était un cinéaste du naturalisme. Queen Kelly et Maris aveugles sont parus en DVD chez MK2.

Mort de rire (Alex de la Iglesia, 1999)

Un inédit d'Alex de la Iglesia, ça ne se refuse pas... Tourné juste après l'escapade mexicaine de Perdita Durango (1997, d'après Barry Gifford), Muertos de risa, qui sort tardivement en DVD chez Lolafilms, inaugurait la future série des "comédies noires" (Mes chers voisins, Le Crime farpait) avec une telle virulence macabre et sinistre que le film, pourtant réjouissant, ne trouva pas de distributeur en salles. On comprendrait presque pourquoi, tant la charge grotesque s'avère épicée et l'humour impitoyable, au point que le spectateur médusé (dévasté ?) devant de telles extravagances misanthropiques, cherche en vain à se raccrocher au moindre frisson d'humanité - il y en a (tendance pathétique), mais il faut beaucoup gratter. Typique du style camp cher à Paul Bartel (Eating Raoul) ou John Waters, ce brûlot ultra-gauchisant mérite à coup sûr la réhabilitation, ne serait-ce que pour l'excellence de ses dialogues et de ses situations (Jorge Guerricaechevarria, égal à lui-même) et l'énergie filmique déployée par un vrai fondu de cinéma guérillero. Certes, on ne rit pas franchement, on se délecte plutôt au trente-sixième degré, à condition d'adhérer un minimum à cette vision nihiliste de la société contemporaine.