mercredi 28 février 2007

Dreamgirls (Bill Condon, 2006)

Dans Joe Dante et les Gremlins d'Hollywood (Editions des Cahiers du Cinéma), le papa de Gizmo explique en substance au critique américain Bill Krohn que plus il a d'argent pour faire un film, plus le résultat est... mauvais. Simple boutade ou véritable syndrome, voilà une affirmation que devrait méditer le jusqu'alors plutôt honorable Bill Condon : après cinq téléfilms fantastico-policiers au-dessus de la moyenne (de 1991 à 1994), une sequel horrifique bien troussée (Candyman II, 1995), un biopic intelligent du Dr Kinsey (celui du Rapport) avec Liam Neeson (2004) et surtout le très beau, nostalgique et méconnu Gods & Monsters (1998), ce cinéaste d'ordinaire subtil et délicat nous livre, 131 minutes durant, un brouet indigeste d'une longueur calamiteuse, saturé de R'n'B assommant sur fond d'enluminures kitschounettes et montage clipailleux. Oh, il y a du beau monde, la romance à gogo, deux oscars à la clef - sans doute un franc succès qui groove mieux qu'Edith Piaf, mais c'est kif-kif bourrique ; on en sort tout boursouflé. Sinon, Eddie Murphy est franchement extraordinaire.

vendredi 23 février 2007

Bug (William Friedkin, 2006)

Quand Desplechin affirme (dans les Cahiers) qu'une large part du cinéma contemporain vivant est réalisé par de sémillants vieillards, on serait presque tenté de le suivre... Car, après Lynch et Eastwood, voici le retour de Hurricane Billy, 72 ans au compteur, dont 45 consacrés à secouer le cocotier contre vents et marées, parangons du bon goût et pisse-froids conformistes, en une enfilade de brûlots sauvages et nihilistes (French Connection, L'Exorciste, Le Convoi de la peur, Cruising, Police fédérale Los Angeles, Le Sang du châtiment, etc.) qu'il faudra bien réévaluer un jour, tant sur les plans stylistique qu'idéologique ou moral. En attendant, on ne saurait trop conseiller de se ruer sur son petit dernier, lequel sait étourdir dès la première image et faire monter la sauce avec une énergie juvénile sidérante, selon une mécanique du chaos joliment impitoyable. Grand film dickien sur la paranoïa morbide, la solitude moderne et les errements de l'impérialisme, il revêt une forme visuelle et sonore fulgurante et tendue, comme au bon vieux temps des Fuller, Aldrich & C°, et distille un malaise durable, signe des vrais esprits farouches. Cerise sur le gâteau, c'est aussi une fiévreuse histoire d'amour.

samedi 17 février 2007

Art School Confidential (Terry Zwigoff, 2005)

Eh oui, signe des (mauvais) temps, le dernier film de l'un des plus passionnants réalisateurs de comédie américaine moderne vous est présenté dans la rubrique "Kinorama", l'actualité multiplexo-artessayiste française n'ayant pas jugé bon de lui octroyer ne serait-ce qu'une petite salle en périphérie pendant sept misérables jours. DVD donc (chez Columbia-Tristar) pour cette seconde (et réjouissante) adaptation féroce, après Ghost World (2001), d'une BD de Daniel Clowes où un jeune geek new-yorkais tendance "pipicacasso" tente désespérément et sans scrupule majeur d'investir le monde fantasmé des galeristes yuppies via une sélecte école d'art frappée par la vindicte d'un étrangleur esthète. Comme toujours chez Zwigoff, la satire est sévère et les clichés clichés, tandis que sa verve misanthropique se double, dynamique accomplie du décalage douceâtre, d'un romantisme mystérieux frôlant les marges du fantastique et conférant à l'oeuvre un poids existentiel chargé : rien ne fonctionne vraiment en cet univers flou, tous les coups sont permis, même les plus irréalistes. Moins directement émouvant que Ghost World mais magnifié par une nouvelle partition évocatrice de David Kitay et le jeu savoureux d'acteurs rompus aux performances fantasques (Malkovich, Anjelica Huston et, bien sûr, l'incontournable Steve Buscemi), le cocktail (bien frappé) est à consommer d'urgence et en préalable à tout achat décoratif destiné aux suspensions intimes entre le canapé fashion du salon et la desserte design issue du commerce équitable.

dimanche 11 février 2007

La nuit au musée (Shawn Levy, 2006)

Bonne année 2006 pour Shawn Levy qui, après son honorable remake de la Panthère rose, livre dans la foulée un blockbuster sympathique et survolté, dans la catégorie "burlesque post-moderne" à graves tendances citationnelles. Evidemment, ça verse peu dans le progressisme (on n'est pas chez Joe Dante et la famille y'a rien de mieux), c'est par moments mou du genou (on n'est pas chez McTiernan et Ben Stiller la joue anti-Schwarzy), mais enfin on rigole (la statue de l'île de Pâques mâche du chewing-gum rose bonbon, Attila éclate en sanglots à l'évocation de son enfance malheureuse, le T-Rex squelettique tortille du croupion devant un gros nonos, etc.), on réfléchit (et si le monde clos, régressif, du musée noctambule pouvait être la vraie vie), on s'émeut (où est passée mon enfance ?), on jubile (ah Spielberg, ah les Marx, ah George Pal - les références pleuvent), on essuie gentiment une larme (la métaphore s'avère assez tristounette et passablement misanthropique) ; les amerlauds savent en faire, du gai du commercial, plombé de l'intérieur... Conseil supplémentaire : allez voir le film avec un gosse de moins de dix ans, vous constaterez à quel point cette reconstitution fantasque de la chambre d'enfant rêvée parle à leur imaginaire. Trop fort !

samedi 3 février 2007

Rocky Balboa (Sylvester Stallone, 2006)

Pour évaluer un peu ce sixième (et ultime) opus des turpitudes du bien aimé Etalon Italien, on se remémorera le fameux aphorisme de Douglas Sirk à propos de son Secret magnifique : "Telle est la dialectique : il y a une distance infime entre le grand art et l'ordure". Cette frontière ténue qui sépare ridicule et inspiration, le bon vieux Sly la franchit à de nombreuses reprises, tantôt sublime, tantôt lourd lourd, mais il faut reconnaître qu'à partir d'un scénario spécialement improbable (c'est-à-dire aberrant, prétexte aux pires sarcasmes), le bougre sait nous arracher les larmes et titiller notre rétine encore sensible à la vraie pellicule. Tout se joue grand nocturne et brouillardeux matin dans un territoire rongé par l'ombre et la lumière blafarde, quasi ectoplasmique, où les corps se diluent sur des patinoires en ruine - c'est très triste (pour ne pas dire morbide), furieusement cinéma, expressionniste en diable. Côté casting, outre la silhouette cartoonesque du maître de cérémonie (plus Droopy que Brutus), l'aldricho-peckinpaïen Burt Young mériterait un oscar (section existentielle), tandis que la vraie révélation se nomme Geraldine Hugues ("petite Marie") ; d'où sort-elle ? de presque nulle part (selon Imdb), alors retenez-la, Geraldine Hugues, quelque chose de Sandy Dennis ou Jodi Thelen, du poisseux désespoir, son regard vous fusille.