Bruno Forzani : On a commencé à faire des courts-métrages, sans moyens, avec nos amis au début des années 2000. Comme nous voulions avoir la texture du 35mm, nous avons fait des films en photos animées, en diapositives, du fait de notre manque d’argent.

O.C : Des films à base diapositives, comme La Jetée de Chris Marker?

Hélène Cattet : Avec des mélanges de vidéo. Nous voulions le grain, la qualité de la pellicule. Et aussi c’est plus facile de faire des effets spéciaux, nous voulions des coups de poignard, des éventrements. Il y a eu 5 courts-métrages réalisés de la sorte sauf le dernier, où nous voulions savoir ce que c’était de travailler avec un producteur : Santos Palace, tourné directement en film 16mm.

B.F : L’avant dernier, lui, L’ Etrange portrait de la Dame en Jaune, alors que nous voulions le faire en pellicule nous avons trouvé la pellicule mais pas de caméra. Nous avons alors décidé de le tourner en vidéo, ensuite on l’a re-filmé grâce à un vidéo projecteur, à la maison, en 16mm, puis finalement nous l’avons fait gonfler en 35mm.

O.C : Comme Alain Cavalier qui avait tourné un film pour ensuite le filmer sur sa télé en film.


B.F : C’est ça. Exactement.

O.C : Votre film ressemble assez à Sombre de Philippe Grandrieux, dans l’ambition de faire un récit en explorant des idées très formelles, fleurtant avec le cinéma expérimental. Cependant ce film n’apparaît pas dans vos influences majeures, et vous Hélène ne l’avait pas vu. Amer semble cependant être le Chaînon Manquant entre deux cinéphilies : le cinéma expérimental ou de Transe, comme peut être celui de Kenneth Anger, Maya Deren, Stan Brakage et une cinéphilie liée, fortement, au cinéma Giallo italien, que peuvent être ceux de Dario Argento, Sergio Corbucci ou Mario Bava. Pouvez vous nous parler de ces deux influences?

B.F: Heuuuuu.. (rire). Depuis petit j’ai une passion pour ce genre. J’ai d’abord découvert Dario Argento, puis Mario Bava, puis suis allé vers toutes les autres ramifications. Ça c’est fait sur le long terme, sur une vingtaine d’années. C’est le genre qui m’a toujours le plus passionné parce que c’est un mélange entre le cinéma de divertissement et le cinéma expérimental. Que ce soit les séquences érotiques ou les séquences de meurtres ça devient des séquences à part entière, qu’on pourrait peut être même mettre dans un musée. Ça dans le cadre d’un film de divertissement. Un cinéma populaire et un cinéma expérimentale qui se rencontrent pour faire de ce genre quelque chose d’assez unique. Il est vrai que dans le cinéma de genre Italien plus général, tu retrouves ces deux influences, le western par exemple, mais pour moi le Giallo est le genre qui consacre ce mélange des genres.

O.C : Et dans le cinéma Bis des années 70 en général, si l’on regarde le film de Sabre Japonais, Mitsumi, c’est très riche. Ce que j’observe, et je vois cela chez vous, c’est que ce sont des films de cinéphiles. Que ce soit Fulci, Leone, Corbucci à l’époque ce qu’est Tarantino aujourd’hui, c’est à dire des fous de cinéma qui, s’appuyant sur leurs connaissances, sont en quête d’inventions cinématographique.

H.C : Moi ce que j’aime que ce soit dans le Giallo, dans le Bis italien mais aussi japonais, ce sont ces plages d’expérimentations où l’on cherche comment exprimer de manière visuelle et sonore le développement d'un propos. C’est ça qui m’a emmené au cinéma. C’est surtout dans le Giallo que l’on trouve les éléments qui nous permettent de parler des sujets que contient Amer, comme la découverte de la sensualité, la découverte du corps, du désir.

B.F : A la base j’étais à fond dans le cinéma d’exploitation, tandis qu’Hélène adorait Chris Marker, il a fallu qu’on trouve des points convergents. Nous avons découvert plus tard le cinéma expérimental au sens propre, celui de Kenneth Anger. Je ne sais pas si ça nous a réellement influencé, parce que nous avions déjà tourné des films lorsqu’on l’a découvert, mais ce qui est sûr c’est que nous nous retrouvons dans l’aspect fétichiste de ce cinéma. Une scène qui durerait 30 secondes dans un Giallo, nous on l’étend, on la fait durer 2minutes et demi. Effectivement on cite Scorpio Rising avec la séquence des motards mais il y a également Inauguration Of The pleasure Dome, le fétichisme des costumes, des étoffes.

O.C : Es ce que implicitement vous ne dites pas que le cinéma français manque d’inventivité visuelle?

H.C : On a juste écrit ce qu’on avait envie, on ne s’est pas posé de questions par rapport au cinéma français. On l’a fait au feeling. Le propos qu’on a développé on l’a fait de manière intuitive, avec nos références, notre sensibilité.

B.F : En se disant que ça allait être difficile.

O.C : Mais le côté Christophe Honoré, Philippe Garrel, le film de thésard ne vous horripile pas? (Cette question n’est absolument pas orientée)

B.F : Ce ne sont pas des films que l’on va voir. Ce n’est pas en réaction, c’est plus par amour d’un certain cinéma.

O.C : Comment avez-vous appris à découper†? Comment s’est passé l’écriture de la mise en scène ?

B.F : Le scénario est déjà une description de l’image, il y a les valeurs de plan, du son.

H.C : Les scénarios sont un espèce de découpage, mais littéraire.

O.C : Il y a de très belles idées dans le film, malgré les 20 premières minutes difficiles où je trouve que ça n’avance pas. Le film démarre vraiment lorsque la jeune fille voit sa mère coucher avec son père. Le miroir se brise, l’identification est fêlée, la psychè également. La fille et la mère commencent à se jalouser.

B.F : En fait l’image qui se dédouble vient de Derrière la porte Verte, ça vient plus d’un film porno, que d’une psychologie qui se brise. C’est étrange finalement comment se construisent les choses.



O.C : Cependant la schizophrénie c’est le dédoublement de la personnalité, mais aussi la fêlure de la psychè.

H.C : C’est marrant cette digression. Pour écrire on est absorbé par pleins de sources et de supports différents. Lorsqu’on écrit c’est par l’intuition, les associations d’idées, d’images et d’émotions, du vécu. Ce moment où les choses se brisent et où se fêle la personnalité, lui ça s’est matérialisé avec Derrière la Porte Verte, inconsciemment il s’est dit : "c’est le meilleur moyen de montrer la cassure à ce moment-là". Tout ce fait de manière non raisonnée, en imaginant des images et des sons, en les utilisant comme des mots, on préfère utiliser ces images parce qu’on est pas très à l’aise avec les mots. Vraiment pas.

B.F : Par rapport à la relation de la mère et de la fille, Hélène avait lu un bouquin qui s’appelle Le Bal de Irène Némirovsky, il y avait une demi-phrase qui l’avait marqué où la mère donne une claque à sa fille.

H.C : Tout le film est parti de cette demi- phrase (rire).

O.C : Et bien : c’est surprenant !
Parlez-moi de la rencontre avec François Cognard (ndlr : Fondateur de la revue Starfix).

H.C : Nous avions déjà la productrice belge, avec qui nous avions travaillé : Eve Comminge. Nous avions le scénario et cherchions un co-producteur Français. De bouche à oreille nous en sommes venus à rencontrer François. Ça a été un espèce de coup de foudre. Très cinéphile, très passionné : c’était vraiment l’osmose !

B.F : Nous cherchions des producteurs français et chaque fois c’était des réponses négatives. Pour eux le cinéma de genre = cinéma américain = Saw = L’armée des Morts. Nous on proposait un cinéma de genre purement européen, qu’ils ne connaissaient peut-être pas et qui ne correspondait pas à une recette anglo-saxonne en termes de structure. Ils ne comprenaient pas ce qu’on voulait faire. Tandis que François, qui est celui qui nous a fait connaitre ce cinéma grâce à Starfix, a accroché. C’était comme si une boucle était bouclée. C’était génial. Avec lui on a vraiment eu des atomes crochus. Alors que lorsqu’il était à Canal+ écriture ,nous n’avions pas osé lui envoyer de scénario. La rencontre s’est faite par des tierces personnes.

O.C : Le film sort donc début Mars.

H.C : On a eu la copie finale du film fin septembre, donc pour nous c’est tout neuf.



O.C : Je pense que ce sera un film culte. Un film qui restera, comme tous les films habités par le cinéma.