Objectif Cinéma : Vous lancez aujourd’hui une Encyclopédie des Films Français qui couvre 50 ans d’Histoire du cinéma (du début du parlant à l’arrivée de la vidéo). Pouvez-vous nous dire comment est né cette ambitieuse idée ?

Armel De Lorme : C’est un projet qui ne date pas d’hier, cela doit faire dix ou douze ans que j’y pense, j’attendais le déclic. Déclic qui est venu fin 2008, au moment de la sortie du premier numéro de la revue Cinérotica et surtout du Dictionnaire des Longs Métrages Érotiques et Pornographiques de Christophe Bier, auxquels j’avais collaboré. Toutes les questions en suspens depuis des années ont trouvé leurs réponses en deux secondes, enfin, mettons trois : la thématique (les 50 premières années du Parlant en France, ce qui me permettait de traiter des années 70, pour lesquelles aucun inventaire sérieux n’a vraiment été fait à ce jour), le choix d’une présentation alphabétique, quitte à mélanger les époques, qui m’évitait de paraphraser Chirat, lequel fonctionne plutôt par années ou par décennies, et Vecchiali qui privilégie l’approche par metteur en scène. Par ailleurs, j’attendais d’avoir vu suffisamment de films « par moi-même » pour pouvoir prétendre à une quelconque légitimité vis-à-vis de certains de mes prédécesseurs… Là, je dois être à 3.000 ou 3.200 titres visionnés, en espérant arriver à 4.500 ou 5.000 d’ici la parution du dernier volume. Mais, je ne vous apprendrai rien, beaucoup de films sont inaccessibles, voire invisibles pour de banales questions de droits, ou parce qu’ils n’ont pas trouvé repreneurs, ou parce qu’ils ont été purement et simplement détruits.

O.C : Justement, combien cela représente-t-il de films au total ?

A.D.L : D’après le premier inventaire, je dirais quelque chose comme 5.800 longs métrages, sur lesquels viendront se greffer les érotiques et les pornos tournés jusqu’en 1970, dont le recensement n’est pas encore terminé. Plus quelques courts métrages incontournables et les films rares ou inédits dont les spécialistes me signalent l’existence, parfois à la veille du bouclage. À vue de nez, on devrait arriver à 6.200 ou 6.300 titres, dont les deux tiers auront été vus ou revus sur copie de façon récente, un peu plus en comptant la partie érotique, pour laquelle je m’appuie essentiellement sur les comptes rendus de visionnage de Christophe Bier, eux aussi effectués récemment. L’idée est bien d’offrir le maximum d’informations jugées fiables parce que vérifiées sur pièces, pas de recopier ce qui a déjà était fait. Sinon, j’aurais déjà sorti l’intégralité de cette encyclopédie depuis un bail, puisque près de 80 % des informations figurent déjà sur une base de données interne. En même temps, je dis ça, mais le projet éditorial n’a trouvé sa forme définitive qu’il y a une quinzaine de mois à peine. Ce n’est pas si vieux, en fait…

O.C : Cette encyclopédie a-t-elle était pensée dans une optique différente de celle de ses prédécesseurs ?

A.D.L : Absolument. En fait, je suis parti des travaux publiés de Raymond Chirat, prolongés jusqu’en 1979, comme je vous l’ai déjà dit, de manière à couvrir exactement le premier demi-siècle du Parlant en France. Ensuite, j’ai décidé d’adopter la même position éditoriale que les « compilateurs italiens » et d’étendre le choix des films à traiter aux coproductions « délocalisées », qu’il s’agisse d’œuvres franco-étrangères tournées en dehors de France, ou a contrario aux productions étrangères réalisées tout en partie en France pour les besoins du scénario, ce que mes prédécesseurs, Chirat en particulier, n’ont pas forcément fait de façon systématique. Je pense à certains films de Stanley Donen, de Vincente Minnelli, de Billy Wilder, à des comédies d’origine anglaise, allemande ou italienne aussi. On va dire qu’en période de vaste réflexion sur l’identité nationale, j’ai opté pour l’ouverture. On proteste comme on peut. D’autre part, estimant qu’un film est un film, j’ai très vite décidé de traiter des productions érotiques et porno comme des œuvres à part entière, d’abord par souci d’équité, ensuite parce que faire l’impasse dessus m’aurait amené à laisser de côté près de la moitié de la production française des années 70, période que je tenais précisément à être le premier à explorer en long, en large et en travers, si j’ose dire. Par ailleurs, comme je m’efforce de fournir à chaque fois les génériques les plus complets possible, j’imagine que le cinéphile « pur et dur » trouvera amusant de voir passer au hasard des distributions de ces films tournant peu ou prou autour du sexe des noms familiers, comme ceux de Max Amyl, que je viens à l’instant de découvrir, sous pseudo, dans La Fessée ou les Mémoires de Monsieur Léon, maître fesseur où il joue le père de la toute jeune Catherine Ringer, Laurence Badie, Yvonne Clech, Bernard Musson, Jean Parédès, les frères Préboist, voire des comédiens de doublage, comme Richard Darbois, Jean Droze, Marie Francey ou Lita Recio. Ou de découvrir, dans la production dite « courante », des titres supplémentaires dans les filmographies d’artistes connus… Jean Yanne, figurant à 19 ans dans une bondieuserie du début des années 50 tournant autour de la rédemption de saint Paul (quel sujet !), par exemple, et qui a déjà sa tête de Jean Yanne, quelques films en plus pour Patrick Dewaere première période, les premières apparitions au cinéma d’Annie Girardot ou de Georges Wilson, bien avant leurs débuts « officiels », des semi-figurations d’Arielle Dombasle ou de Caroline Silhol en tout début de carrière… Si je vous en parle, c’est aussi parce que ça me ramène aussi au postulat de départ du projet : comment apporter une véritable plus-value à ce qui a été fait, et très bien fait, par d’autres, comme Chirat ou Vecchiali ? D’où l’idée, qui s’imposait, de notes plus ou moins détaillées selon les titres et faisant suite aux génériques et aux résumés, eux-mêmes plus longs que dans la plupart des ouvrages de référence, et permettant, avec le plus de précisions possible de resituer les films dans les carrières respectives des réalisateurs, producteurs, acteurs, studios… Dernier film de un tel, premier film français interprété par tel autre au retour d’une carrière hollywoodienne ou italienne, et cætera… Je m’efforce aussi de donner les palmarès des films, ou les fiches artistiques détaillées d’œuvres tournés en plusieurs versions, notamment celles produites du temps de la Paramount française, ou réalisées en Allemagne ou en Tchécoslovaquie jusqu’au milieu des années 30.

O.C : Vous avez pour acolytes une prestigieuse équipe de contributeurs. Pouvez vous nous en parler ?

A.D.L : Et comment ! Le maître mot, même s’il est un peu éculé, c’est que, quoi qu’il arrive, l’union fait la force. Travailler avec des spécialistes m’a permis de fournir, en particulier, des informations plus complètes ou plus précises, sur les films auxquels je ne suis pas (encore) parvenu à accéder : Raymond Chirat, qui a vu et revu énormément de raretés via l’Institut Lumière, pour la période de référence 1929-1950, Italo Manzi pour les coproductions allemandes, espagnoles et italiennes, Christophe Bier pour la production pornographie et érotique… En fait, à une exception près, je ne suis entouré que de spécialistes, c’est très valorisant (rires). L’exception en question, c’est Gilles Grandmaire, et encore… : sa mémoire visuelle des comédiens dits de second plan est telle qu’on peut presque, là encore, parler de spécialisation, ou tout du moins de spécificité. Il m’a été d’un apport particulièrement précieux pour tout ce qui a trait aux films invisibles-ou-presque depuis une quinzaine d’années, puisque c’est vers 1995 que j’ai véritablement commencé à professionnaliser ma démarche. Pour le reste, il est comme moi, il note tout… sauf que lui, il a démarré au début des années 80.

O.C : En parallèle de cette édition vous animez un site Internet qui opère une interaction avec votre ouvrage.

A.D.L : Mes ouvrages, j’insiste, pardon : il y a aura bien plusieurs volumes à l’arrivée, à raison de trois ou quatre par an, si tout va bien. Normalement, le prochain sort le 25 mars, il doit me rester cinq ou six films à revoir, les parties annexes à finaliser, et c’est bon. Quant au site, c’est un vieux rêve initié au moment de la sortie du premier volume de L’Encyclopédie des Comédiens, mais qui a longtemps piétiné, avant de vraiment redémarrer grâce à Stéphane, mon webmaster et « l’architecte » de tous mes livres. L’idée de départ était triple : faire connaître le fonds de documentation cinéma constituant la clef de voûte de L’@ide-Mémoire aux professionnels, tous corps de métier confondus, disposer d’une vitrine afin de communiquer autour des publications papier, et puis aussi quelque chose de plus personnel, de plus intime… Je suis très fan, depuis des années, de sites ayant démarré bien avant le mien, l’un relatif à la chanson française (www.lalalala.org), l’autre, plus proche du blog, relatif au septième art (le Coin du Cinéphage), et que je trouve à la fois délicieusement foutraques, ce qui pour moi est une qualité, incroyablement éclectiques et plutôt rigoureux quant au contenu. Et donc, non seulement j’ai essayé de m’en inspirer, mais j’ai très vite réalisé à quel point, au-delà du seul aspect utilitaire, le support Internet pouvait s’avérer un incroyable espace de liberté, presque de lutte : pas de ligne éditoriale stricte, la possibilité de jouer avec les couleurs et les visuels plus facilement que pour les éditions papier, celles de coller davantage à l’actualité, de faire court si je veux faire court, long si je veux faire long, citer les noms de Julien Doré et d’Ève Francis dans le même texte si cela me chante... Un livre, à plus forte raison une collection de livres, pour être crédibles, doivent obéir à un minimum de règles, sur le Web, je peux me lâcher davantage. Cela étant, le terme d’interaction que vous avez utilisé est particulièrement approprié, puisque si le site est né d’une nécessité de faire connaître les publications papier, en retour, il m’a permis d’explorer de nouvelles pistes pour les volumes suivants de l’Encyclopédie. Par exemple, initialement, je ne voulais pas du tout, pour des questions de temps et de place, publier d’analyses critiques dans la version imprimée, et m’étais dit que je les réserverais à la seule version Web. Sauf que, évidemment, comme, à la base, je viens du journalisme et de la critique, tout ceci était un peu frustrant. Bilan des courses : après avoir mis une dizaine de ces textes en ligne, j’ai pris la décision de les faire figurer quand même dans la version papier, mais en annexe, ce à quoi je n’avais pas forcément pensé au départ. Donc, à la fin du Volume 2 et des suivants, il y aura bien un florilège critique, ne traitant d’ailleurs pas forcément des films les plus attendus…

O.C : De manière plus personnelle, comment se vit cette expérience radicale ? (Revoir 50 ans de cinéma français ?) (Obsessionnel, collectionneur, chasseur ?)

A.D.L : Radicale, c’est un bien grand mot, je ne fais pas la Révolution tout de même, encore que… En fait, je crois que je suis et resterai toute ma vie un militant actif du droit à l’accès gratuit aux films pour les chercheurs et les historiens. Cela doit provenir de mon côté Don Quichotte contre les moulins à vent. Mais, pour répondre à votre question, je dirais bien « un peu des trois ». Obsessionnel, oui, parce que je fais définitivement partie de ces maniaco-cinéphiles qui traquent la petite bête jusqu’à ce qu’ils l’aient trouvée, tout en sachant très bien que derrière la petite bête, il y a toujours plein d’autres petites bêtes encore plus difficiles – dont passionnantes – à débusquer… Collectionneur, hélas, parce que stocker 4.000 films en vhs et dvd, 6.000 photos, plus les revues, press-books, programmes dans un 45 m2 relève plus ou moins de la haute voltige, et qu’en plus, je ne prends pas spécialement plaisir à thésauriser pour thésauriser, contrairement à la plupart de mes pairs : ces fonds « film » et « non film » ont plutôt un caractère utilitaire, destiné à me permettre d’accéder rapidement aux informations dont j’ai besoin, même si je rêve un jour de créer une vraie structure « avec locaux » accessible aux cinéphiles et aux chercheurs. Et chercheur, justement, oui, ça va de pair du reste avec « obsessionnel ». Là, depuis deux ou trois jours, lorsque je ne suis pas en train d’écrire ou de visionner, je remue ciel et terre pour retrouver des iconographies de comédiens de théâtre ayant fait très peu de cinéma si on en croit les sources habituelles, mais que je soupçonne d’avoir tourné dans davantage de films qu’on ne le prétend… Je google-ise à mort pour retrouver des programmes de théâtre où je sais que leurs photos figurent, je bombarde le département Arts et Spectacle de la BNF et la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris de courriels leur demandant de ressortir telle ou telle photo de 1928, je crois que je suis en train de me faire une réputation de chieur intergalactique à travers tout Paris. Mais, comme c’est pour la bonne cause, j’assume. Et puis quel plaisir, à l’arrivée, entre la découverte de l’info inédite et le pied pris à visionner certaines raretés, surtout lorsqu’elles en valent la peine ou qu’un film vu en copie médiocre l’est, des années plus tard, sur un support de qualité. Parce que, mine de rien, derrière les maniaqueries du chercheur fou et le sérieux inhérent à la démarche, c’est quand même ça, le maître mot, à l’arrivée : plaisir.


Encyclopédie des Longs Métrages français sonores de fiction 1929-1979 - Volume 1 (déjà paru),
Encyclopédie des Longs Métrages français sonores de fiction 1929-1979 - Volume 2 (parution : 25 mars 2010)