O.C : Comment as-tu commencè ?

K.Z : Je travaillais avec un chorégraphe metteur en scène : Philippe Decouflé. C’est lui qui a fait les chorégraphies d’ouverture et de fermeture des jeux olympiques d’Albertville, sur lesquelles j’ai travaillé avec lui. Il est ensuite parti en tournée en Amérique du Sud. C’était une opération de l’AFAA, appelée Cargo 92 où il y avait la Mano Negra, la troupe de Philippe Genty et lui. Comme je faisais parti de la troupe, mais pas du spectacle, je me suis intéressé à une caméra qui traînait. J’ai alors commencé à filmer tous les soirs. De retour en France, Philippe me présente son frère qui était producteur de ce qui était alors une petite boîte de production : Gédéon. Il me propose de faire le montage. Pendant 15 jours j’ai eu un banc de montage où j’ai pu apprendre en autodidacte.




O.C : Tu n’avais donc pas d’aptitude ou de goût particulier pour cette profession ?

K.Z : À l’époque je faisais beaucoup de patinage, c’est comme ça que je suis arrivé sur la cérémonie des J.O. Lorsque tu vis pendant 4 mois en cercle fermé, tu finis par faire partie de la famille.
C’est comme ça que j’ai commencé à faire des films.

O.C : Comment cela a-t-il évolué ensuite ?

K.Z : J’ai donc fait ce premier film. Ensuite Philippe s’intéressait à la production, je l’ai donc assisté sur plusieurs films. Je suis ensuite parti à Londres travailler à MTV. Puis, à Montpellier, une chorégraphe, Mathilde Monnier, m’a demandé de faire des films pour sa compagnie : des captations, des vidéos d’art, des installations. J’ai fait ça pendant plus de 10 ans. J’ai également appris sur les tournages en tant que mannequin.

Il y a 4 ans, j’ai monté ma boîte de prod à Montpellier: Wisdom Films. A force de travailler pour d’autres producteurs je me suis dit, qu’il était bon de devenir producteur. Le premier film que j’ai produit était sur Holly Woodlawn (ndlr : la fameuse Holly de Walk On the Wild Side : « Holly came from Miami FLA, / hitch-hiked her way across the USA, / plucked her eyebrows on the way, / shaved her legs, and then he was a she... »), une travestie de la Factory. Nous avions fait une trilogie sur la Factory : Paul Morrisey, Joe d’Allessandro et Holly Woodlawn.

O.C : Il y a eu ensuite Albert Maysles. Comment s’est fait la découverte du cinéma de Maysles ?

K.Z : Elle s’est faite par mon co-producteur Pierre-Paul Puljiz, à travers Grey Gardens. J’ai adoré ce film. C’est comme si j’avais vu sur un écran ce que je voulais faire dans mon travail de création. Je ne l’avais jamais vu, mais c’est très curieux, il m’a nourri malgré moi, en trouvant son chemin à travers l’influence que ça a eu sur d’autres cinéastes. J’ai eu cet écho là. L’esprit de vérité et le regard du réel.

O.C : C’est ça qui définit le cinéma de Maysles selon vous : « l’esprit de vérité » ?

K.Z : C’est le pére du cinéma vérité. Ce que je pourrais décrire ,c’est le cinéma de l’instant. Ne pas diriger. Etre là et disparaître. C’est ça : être là et disparaître. C’est fort.

O.C : Et c’est cela qui rejoint ta quête documentaire ? Cet aspect Strip-Tease (l’émission) ?

K.Z : Ah oui, Maysles c’est l’ancêtre de Strip Tease! Mais moi, ma quête c’est vraiment « le portrait ». Je m’intéresse aux personnalités. Maysles a d’ailleurs fait différents portraits : Truman Capote, les Rolling Stones, Christo.

O.C : Ce qui vous intéresse, c’est quoi ? La part d’ombre ?

K.Z : Ce que j’aime c’est le portrait dans le silence. Par exemple le film que j’ai fait sur Joe d’Alessandro, j’ai garder beaucoup les hésitations, l’expression du visage, c’est cela qui me touche plus. Ce qui est dit, par les non-dits.
Après cette découverte qui a été un choc, nous nous sommes dit avec le co-producteur du film que ce serait bien de faire mieux connaître Maysles en France. De partager.

O.C : Et comment s’est fait le travail de préparation ?

K.Z : C’est surtout en regardant les films.

O.C : Et un de ses films dépasse les autres pour toi ?

K.Z : Moi c’est vraiment Grey Gardens. Aux États-Unis ils aiment beaucoup Salesman. Ce que je comprends. A l’époque c’était quelque chose de très fort de parler de l’Amérique de manière aussi directe dans une époque aussi polissée.
La dimension de spectacle, quasi-comédie musicale du film me fascine : la protagoniste qui chante tout le temps, change de robes à chaque plan, sa relation avec sa mère : c’est quasiment de la fiction. Pour moi le film avec Drew Barrymore et Jessica Lange c’est le documentaire du film. Ils ont construit des scènes de fiction qui se situent entre les scènes du documentaire que l’on connaît, et qui explique leur vie. On les voit à New York, on les voit dans les années fastes où elles avaient de l’argent (ndlr : Il s'agit de cousines de Jacqueline Bouvier, alias Jacky Kennedy). Du coup, ça nous renseigne sur comment elles ont vécu avant.

O.C : Pourquoi le documentaire plûtot que la fiction ?

K.Z : C’est ce que je te disais, je suis vraiment intéressé par le moment et la vérité qui surgit, pas programmé et pas calculé. La spontanéité. Dans la fiction des gens comme Lars Von Trier s’en inspirent.

O.C : C’est quoi la vérité ?

K.Z : Aïe! C’est pour moi quelque chose d’incontrôlable. Une réaction qui surgit, et que seul une caméra peut capter.

O.C : Et dans ta rencontre avec Maysles tu penses avoir saisie cette « vérité »?

K.Z : C’est très curieux. On a eu des problèmes. Au final nous n’avons eu qu’un jour de tournage. Le jour même j’ai eu droit à une heure d’interview. J’étais à côté de la clim, je n’entendais rien. C’était un véritable enfer. Je rencontrais la personne que j’admirais le plus au monde et c’était le pire cauchemar de ma vie. Heureusement j’avais préparé et j’arrivais à rebondir. La rencontre se termine il nous invite a filmer ce que l’on veut dans le lieu.

Finalement le lendemain je me suis dit que c’était ça, sa méthode. Il nous a laissé libre de faire ce qu’on voulait dans le lieu. L’important ce n’était pas l’heure d’interview mais ce qu’on arriverait à faire de tout ça.

O.C : Être dans le risque.

K.Z : Nous sommes sortis, nous sommes allés filmer des gens dans la rue et des scènes impromptues se sont passées. C’était à Harlem. On s’est fait engueuler parceque nous filmions. Deux blancs avec une caméra n’étaient pas les bienvenus. Mais je pense que sa leçon, c’était de nous laisser faire. La méthode des frères Maysles permet d’être sur une très courte durée, une matinée ou une journée, ou alors à l’inverse un travail sur une longue durée, revenir toutes les deux semaines sur 1 an. Une méthode pour éviter le formatage.


En multi-diffusions sur Ciné Cinéma, lors de la rétrospective Maysles.