dimanche 24 février 2002

THE LYNCHIAN TIMES #10

" Hip hip hooray - Mary Sweeney just won best editor at the British Academy Awards for Mulholland Drive. " C’est par cette réplique enthousiaste que David a annoncé sur son site la victoire de Mary Sweeney aux équivalents anglais des Oscars dans la catégorie du meilleur montage. Angelo Badalamenti était également nommé pour sa partition, mais comme aux Golden Globes un mois plus tôt, c’est une nouvelle fois Craig Armstrong qui a remporté le trophée pour la bande originale de Moulin Rouge.

Etrangement, la remise des Bafta (pour British Academy of Film & TV Arts) ressemble peu ou prou à une répétition grandeur nature, le faste en moins, de la cérémonie des American Awards. Hormis l’actrice britannique Judi Dench, récompensée pour sa prestation dans le film Iris, ces Oscars anglais n’ont effectivement été attribués qu’à des productions américaines, ce qui ne peut que laisser perplexe si l’on sait que ce n’est que la seconde fois que cette Cérémonie se déroule avant la remise des trophées hollywoodiens pour justement tenter de sortir de son ombre : Le Seigneur des Anneaux a été désigné meilleur film et a valu à Peter Jackson deux autres distinctions, en plus de celle de la mise en scène, les autres prix se répartissant notamment entre Moulin Rouge, A beautiful mind et Gosford Park (Amélie Poulain a également ajouté à son escarcelle les prix du meilleur scénario et du meilleur décor). Paradoxale fête du cinéma britannique, où les récompenses plus secondaires (ou moins populaires), comme celle du meilleur montage justement, ont de plus été reléguées en deuxième partie de soirée lors de la retransmission télévisée, dans un digest expéditif et en différé de la cérémonie...

jeudi 21 février 2002

THE LYNCHIAN TIMES #9

Après plusieurs tentatives infructueuses et des séries de tests en rafale, l’ouverture du magasin en ligne de davidlynch.com est officielle. Accessible au tout venant et non pas simplement aux membres du site, pour une raison sonnante et trébuchante relativement aisée à comprendre, le Store bénéficie d’une esthétique originale, basée comme une grande partie du site sur des animations réalisées au moyen du logiciel FlashPlayer. Les esprits chagrins dénigreront probablement la lenteur du téléchargement qui en découle logiquement, mais cette conception, en parfaite harmonie avec le monde de David, se révèle à mon sens nettement préférable à une simple page, dépouillée de toutes fioritures, où auraient été catalogués les produits disponibles, accompagnés de leurs caractéristiques et de leur coût, telle qu’on peut en trouver sur de nombreux sites à visée purement commerciale. Le store de davidlynch.com n’adopte donc pas le design aseptisé d’une boutique d’art rutilante, d’où la moindre particule de poussière numérique aurait été bannie. David a judicieusement choisi d’insérer la vente de ses œuvres dans un contexte approprié et proche d’un de ses univers de prédilection : les sites industriels. Tout se rapporte en effet à ce thème central dans ce magasin en ligne, depuis la page d’accueil, où trône une des multiples photographies que David a réalisées dans diverses usines (une machine enveloppée de ténèbres), jusqu’au panneau de contrôle où sont référencés l’ensemble des produits que le visiteur peut se procurer, en passant par la procédure entièrement automatisée qui se met en place lorsque le client souhaite acquérir une marchandise : dans une ambiance sonore aux textures voisines de celles qui envahissent la bande son de Eraserhead, des leviers articulés se mettent en mouvement et les mâchoires de pinces métalliques viennent saisir les articles commandés pour les déposer sur une série de tapis roulants convoyeurs. Cette esthétique de chaîne de montage taylorisée insère l’acheteur au sein de cette atmosphère d’unités de production qui fascine tant David, tout en remplissant donc de façon ludique les fonctions habituelles d’un magasin en ligne.

Ce Store est destiné à s’étoffer au fil des mois mais présente déjà un certain nombre d’articles labellisés DavidLynch.Com. Beaucoup sont des produits dérivés inspirés par Eraserhead, qui demeure pour l’instant le seul de ses longs métrages dont David possède intégralement les droits : une casquette, des posters du film et de la photo déchirée de Mary X que le personnage d’Henry retrouve au fond du tiroir de sa commode, mais également un badge reproduisant le célèbre " I saw it " qu’arboraient de façon revendicative les premiers spectateurs du film à sa sortie en 1977, un t-shirt, un jeu de douze Polaroïds pris durant le tournage de la séquence qui se déroule chez les beaux-parents d’Henry. Outre ces articles, d’autres goodies sont aussi en rayon : un t-shirt en référence à The Angriest Dog in the World, le comic strip qu’a publié des années durant David dans le L.A. Reader, un autre assurant la promotion de davidlynch.com, ou encore un mug où trône le personnage principal de Dumbland, série d’animation en cours de développement sur le site. Par ailleurs, la rubrique Fine Arts laisse présager une orientation possible du magasin en ligne dans l’avenir : cette section Beaux-Arts propose à la vente quatorze photos issues de la série Nudes and Smoke présentées dans le recueil Images. Si cette initiative connaît un certain succès auprès du public, nul doute que David l’étendra rapidement à d’autres séries de photographies, et pourquoi pas également à des tableaux ou à d’autres créations artistiques, court-circuitant ainsi la voie habituelle des galeries d’art et des commissions substantielles qui y sont prélevées – inutile de préciser que les tarifs pratiqués sur ces photos sont sans commune mesure avec les autres objets présents dans le store.

En attendant cette probable évolution vers une galerie en ligne, les deux articles de choix du site sont actuellement le DVD The Short Films of David Lynch et le CD Blue Bob, qui ont tous deux connu une rupture de stock au bout de quelques jours simplement. Le DVD, intégralement produit, conçu et réalisé par David, présente ses premiers courts métrages (Six Figures Getting Sick, The Alphabet et The Grandmother, mais aussi deux versions de The Amputee, tourné en format vidéo à l’époque de Eraserhead mais plus proche d’un essai technique que d’un court métrage proprement dit), ainsi que les œuvres courtes qu’il a pu réaliser une fois sa carrière établie (The Cowboy and the Frenchman, court métrage de 24 minutes commandé en 1988 par Daniel Toscan du Plantier dans le cadre de la série de six films intitulée Les Français vus par…, et Premonitions Following an Evil Deed, filmé à l’aide de la caméra des Frères Lumière en 1996 et qui marquait de manière brillante la contribution de David à l’œuvre collective Lumière et Cie.) Blue Bob est quant à lui le nom du groupe de rock industriel qu’a formé David avec son collaborateur John Neff : ce premier CD, lui aussi totalement autoproduit, rassemble des morceaux inédits et d’autres déjà présents dans la bande originale de Mulholland Drive.

David suit de près la commercialisation des articles mis en vente dans son commerce en ligne durant chacune des phases de sa production et de son acheminement, dépassant ainsi cette notion de simple " produit ". L’entrepôt où sont stockés les produits du store ne se trouve pas dans sa propriété mais à Laguna Beach : cette délocalisation ne l’a toutefois pas empêché d’être attentif au packaging des objets disponibles dans le magasin, en soignant autant l’emballage et l’expédition que le contenu lui-même. Ce soin particulier explique d’ailleurs le coût relativement élevé des frais de port et de conditionnement. Les articles ne sont pas expédiés dans des boîtes anonymes d’un service postal, que le destinataire s’empresse de réduire en charpie à l’ouverture avant de les jeter au rebut : l’élégante boîte noire frappée du logo davidlynch.com incite tout au contraire son acquéreur à déballer lentement et délicatement ce colis personnalisé avant de découvrir les produits commandés soigneusement enveloppés d’un papier de soie rouge raffiné. Le packaging de ces articles va lui-même à l’encontre de la tendance actuelle à miniaturiser le produit et à le rendre plus discret : loin d’adopter la taille normalisée des boîtiers de DVD actuels, le coffret des Short Films of David Lynch comme du CD Blue Bob est un écrin cartonné d’un peu plus de 20 centimètres de côté, destiné à devenir un véritable collector dans toute bibliothèque lynchienne.

mardi 12 février 2002

THE LYNCHIAN TIMES #8

" I am not holding my breath for the Oscars / Je ne retiens pas mon souffle pour les Oscars ", avouait David dans la Chat Room quelques jours avant la révélation des nominations pour l’attribution des célèbres statuettes. Les prix que Mulholland Drive avait accumulés au cours des semaines précédentes laissaient pourtant espérer une certaine consécration de la part de ses pairs : rejoignant de nombreuses autres associations de critiques, la Chicago Film Critics Association a également décerné trois récompenses à Mulholland Drive (meilleur film, meilleur réalisateur et meilleure actrice pour Naomi Watts). Cette avalanche de prix n’a toutefois pas suffi : comme pour Blue Velvet en 1987, Mulholland Drive n’a recueilli qu’une seule nomination, celle du meilleur réalisateur, que David obtient pour la troisième fois. En 1981, lorsque David avait été nommé pour The Elephant Man, Robert Redford avait remporté l’Oscar pour la réalisation de Des gens ordinaires tandis qu’en 1987, Oliver Stone avait recueilli la majorité des suffrages pour Platoon. " Je m’étais préparé à ne pas obtenir une seule nomination, a déclaré David sur son site. J’ignore toutefois si une seule nomination pourra avoir une influence sur le box office. Quoi qu’il en soit, c’est une bonne chose pour les films indépendants. " (1)

Le Seigneur des Anneaux est le grand vainqueur de cette première phase des Oscars, puisque le film de Peter Jackson a décroché treize nominations, à une courte encablure des records que constituent les quatorze nominations de All about Eve de Joseph Mankiewicz et de Titanic de James Cameron. Ses concurrents directs sont A beautiful mind de Ron Howard et Moulin Rouge de Baz Luhrman, qui totalisent huit nominations chacun, suivi de Gosford Park de Robert Altman (sept nominations). Dans la catégorie du meilleur réalisateur, outre Peter Jackson et Ron Howard, dont c’est la première nomination, David est opposé à Robert Altman, déjà nommé à quatre reprises (pour M.A.S.H., Nashville, The Player et Short Cuts), et enfin à Ridley Scott, nominé pour Black Hawk Down et qui avait déjà connu cet honneur deux fois pour Thelma et Louise et Gladiator. Fait relativement rare, aucun de ces cinq réalisateurs n’a jamais remporté un seul Oscar pour la mise en scène.

Dès l’annonce des nominations, les principaux studios américains se sont lancés dans une campagne à outrance pour tenter d’améliorer les chances de leurs poulains respectifs… ou pour dénigrer sans états d’âme leurs adversaires d’un jour. Cette campagne publicitaire, à grands renforts d’encarts pleine page dans les quotidiens les plus lus par la profession, a connu quelques dérapages assez nauséeux, notamment à l’encontre de John Nash, le physicien Prix Nobel dont l’existence a inspiré le scénario du long métrage de Ron Howard, A beautiful mind, film respectable qui pourrait être perçu comme une sorte de manuel fort utile à une première approche de Lost Highway du point de vue de la schizophrénie. Même si Mulholland Drive était distribué par la Universal aux Etats-Unis, David a refusé de se prêter à ce jeu en veillant à ce qu’aucune publicité le concernant n’apparaisse dans la presse, pratique qui ressemble pourtant à un sport national en cette période de l’année à Hollywood : " Ne serait-ce pas absurde de décrocher un Oscar pour la meilleure publicité ? s’est-il demandé à ce propos. Il faut vous en remettre au destin, et dans le meilleur des cas, l’œuvre que vous avez réalisée est en harmonie avec le vote. " (2) Il y a toutefois peu de chances que David l’emporte cette année encore. Selon les pronostics, les votes devraient se partager entre Robert Altman, déjà lauréat du Golden Globe, et Ron Howard, qui s’est en effet vu décerner le prix de la mise en scène par l’Association des Réalisateurs Américains, la Directors Guild of America’s, qui rassemble 12.400 membres. Or, sur un total de 54 remises de trophées, le vote final de la D.G.A. n’a été contredit que cinq fois par l’Académie des Oscars… et David ne faisait même pas partie des cinq réalisateurs nommés par la Guilde…


Notes
1) " I was all set not to get a nomination. I don’t know if only one nomination will help boxoffice. I do think it is good for independant film. " (Chat Room, 12 février 2002)
2) " 'Wouldn't it be absurd to win the award for the best ad ? 'You put your trust in fate, and hopefully the work you did has something to do with the vote as well. " (Entertainment USA Today, 19 mars 02)

jeudi 7 février 2002

THE LYNCHIAN TIMES #7

" If we fall in love with certain ideas we don’t forget them.
If we fall in love with a certain girl we just can’t forget her. "


Si traquer nerveusement des œufs aux quatre coins d’un jardinet de campagne, enveloppé dans la brume pénétrante d’une matinée pascale, est hélas une tradition en passe d’être surannée, se lancer dans la quête d’œufs numériques paraît par contre connaître un succès foudroyant. Cette battue virtuelle cumule d’ailleurs les avantages : on peut l’effectuer chaudement emmitouflé devant l’écran de sa télévision ou de son ordinateur, et, mieux encore, la période d’ouverture de cette chasse peu ordinaire court sur toute l’année et non plus sur un seul jour. Après tout, me direz-vous, qui donc sait pourquoi nous offrons des œufs en chocolat à Pâques ?… Du reste, les œufs de Pâques qui nous intéressent ici entretiennent moins de relations avec la cynégétique qu’avec la cinéphilie.

Easter Eggs est en effet le terme qu’ont choisi les distributeurs de DVD, Dieu sait pour quelle raison, pour désigner les bonus cachés présents sur ces galettes. On peut se demander également ce qui légitime la présence de ces bonus, si ce n’est que leur recherche se révèle probablement plus captivante que leur contenu même. Ces easter eggs sont souvent de simples cache-misère qui ne peuvent vraiment dissimuler l’insignifiance des quelques images qui apparaissent une fois leur protection déjouée : bande annonce au rabais, chiches interviews volées de quelques secondes, extraits virevoltants de making of à l’emporte-pièce, etc., autant de passages dont l’absolue nécessité de la présence sur le DVD peut effectivement être parfois difficile à justifier d’un point de vue artistique ou critique. Nul besoin d’être expert en marketing pour réaliser que, si ces bonus contenaient des scènes coupées ou des interviews dignes d’être mises en valeur, la dernière tactique à adopter serait de les dissimuler derrière toute une série de manipulations cabalistiques qui risquent de faire périr d’ennui le profane.

Un coffret DVD de la première saison de Twin Peaks est paru aux Etats-Unis, lui aussi agrémenté de quelques easter eggs. Parmi ces bonus cachés, nulle trace hélas de scènes coupées du feuilleton original, pourtant récemment projetées lors du dernier Festival Twin Peaks qui se tient chaque année sur les lieux mêmes du tournage. Même si les séquences en question sont somme toute anecdotiques (il s’agit notamment de scènes supplémentaires du feuilleton Invitation to Love censé tenir en haleine toute la petite communauté de Twin Peaks tout en procédant à une légère mise en abyme décalée des problèmes rencontrés par les personnages), les inclure dans cette édition aurait néanmoins constitué un morceau de choix. Et je ne parle pas ici du serpent de mer qui resurgit régulièrement dès que l’on évoque Twin Peaks : les fameuses scènes coupées, non de la série, mais du long métrage Fire, Walk With Me, feuilleton rocambolesque en lui-même qui pourrait remplir aisément à lui seul plusieurs pages de cette rubrique s’il me fallait conter par le menu les projets successifs avortés, les rumeurs infondées, les pétitions acharnées de fans énamourés, qui se sont tous inéluctablement et invariablement soldés pour l’instant par des échecs complets. La compagnie MK2 ayant acquis le catalogue des films de Ciby 2000 et projetant de sortir une version du film dans les prochains mois, le rêve secret de tout Twin Peaké enragé renaît de ses cendres aujourd’hui, mais nul ne sait si un happy end viendra récompenser cette attente dévouée.

Pour en revenir au coffret de la première saison de Twin Peaks, avouons qu’y avoir inclus des scènes coupées sous la forme de bonus cachés aurait fort risqué de provoquer des apoplexies en chaîne parmi les malheureux incapables de faire patiner leurs DVD en gigotant leur télécommande comme des forcenés, à la recherche de ces précieuses pépites cinématographiques. Plus prosaïquement, ces easter eggs sont pour la plupart constitués de brefs commentaires de quelques-uns des réalisateurs et des acteurs du feuilleton, et d’autres bonus du même acabit. David a de son côté participé à la création de ces surprises en divulguant un… numéro de téléphone dans un easter egg dissimulé, comme il se doit, derrière les replis d’un rideau rouge. Aussi modeste soit cette contribution, il est d’ailleurs étonnant que David ait accepté d’apporter son concours à la création de ce coffret, puisqu’il a désavoué en partie cette édition en déclarant la boycotter du fait de l’absence préjudiciable du pilote du feuilleton (dont une autre compagnie possède les droits et refuse pour l’instant de s’entendre avec les sociétés qui détiennent ceux du reste de la série...).

Quoi qu’il en soit, ce bonus caché était destiné à une section de davidlynch.com nommée Phone, qui permet aux membres du site d’accéder à un panneau relié à quarante-deux Booths, soit quarante-deux cabines téléphoniques figurées par un numéro inséré au centre d’un cercle rouge. Le site officiel de Mulholland Drive, qui a été supervisé par l’équipe de davidlynch.com, permet d’ailleurs de se faire une idée relativement précise du design et du principe de ce petit concept, puisqu’une séquence inspirée de Mulholland Drive y récompense le lecteur qui aura su franchir un certain nombre d’obstacles, fort aisés au demeurant puisque consistant simplement en la résolution de mini puzzles menant à des numéros à composer. La plus grande part des cabines virtuelles de davidlynch.com sont aujourd’hui inactives, mais hébergeront au fil des mois de plus en plus de surprises (ce qui constitue en fait une astuce ludique et originale pour placer sur le site de petits films inclassables dans une autre section.) L’easter egg du coffret Twin Peaks révèle par conséquent à la fois quelle cabine activer et le numéro de téléphone à composer pour accéder au bonus. A l’instar de nombreux téléphones qui traversent son œuvre, notamment ceux qui apparaissent dans une séquence énigmatique et mystérieuse de Mulholland Drive, le cadran du téléphone de cette cabine virtuelle appartient à un modèle ancien, à l’opposé des mobiles sans âme qui envahissent nos rues, nos écrans de cinéma et dont David donnait une vision cauchemardesque à travers le personnage du Mystery Man de Lost Highway. Un opérateur (David Lynch lui-même) nous invite alors, après avoir obtenu la tonalité, à former notre numéro sur ce cadran dont l’aspect évoque l’atmosphère de Eraserhead.

A l’issue de cette petite série de manipulations, le spectateur accède donc à un petit film lié à l’univers de Twin Peaks. (Comme ce sera fréquemment le cas dans cette rubrique, il est fortement déconseillé de poursuivre la lecture de cet article si vous souhaitez ménager l’effet de surprise que la découverte d’une telle petite récompense pourrait entraîner.) Même s’il a avoué s’être laissé gagner par de nouvelles idées liées au monde de Twin Peaks pendant qu’il travaillait sur ce petit projet, le film de la Booth 9 constitue l’ultime hommage de David à la série et au personnage qui l’ont accompagné durant de nombreuses années. D’une durée de 4 minutes, ce film est en fait un très lent zoom avant sur un photogramme de la dernière séquence de Twin Peaks : Fire, Walk With Me, Assomption littérale de Laura Palmer. Débutant par deux questions qui s’inscrivent sur l’écran (" What does she see ? " puis " What does she hear ? ", le film passe donc progressivement d’un plan américain à un gros plan de Laura, le seul autre élément visible du décor étant le rideau rouge de la Red Room. Le zoom n’ira pas plus loin, il ne pénétrera pas l’esprit de Laura comme le souhaiterait sans doute David Lynch, illustrant ainsi la fascination et le mystère que continue à exercer sur lui un des personnages phares de son œuvre. " What does she see ? ", " What does she hear ? ", comme si ce personnage attendait de pouvoir revivre sous la plume et la caméra de David, comme si celui-ci se demandait également ce que deviennent ses créatures imaginaires une fois qu’il les a libérées sur la pellicule. Bien que fixe, l’image de Laura Palmer paraît s’animer grâce à ce lent recadrage de la photographie, mais également au morceau de musique qui l’accompagne, soutenu par le son persistant et entêtant d’un vent mystérieux qui insuffle la vie au sein de ce cadre immobile : cette madeleine proustienne sonore composée par Angelo Badalamenti ne peut que faire naître une certaine nostalgie, puisqu’il s’agit du thème musical qui concluait chaque épisode du feuilleton et venait rythmer ce rituel hebdomadaire. La fluctuation permanente qui agite enfin les couleurs de la photographie et semble lui imprimer un mouvement de l’intérieur achève de souligner la vivacité du personnage de Laura Palmer dans l’esprit de son créateur et de ses spectateurs, dix ans après cette déchirante Montée aux Cieux finale. Où qu’elle soit, quoi qu’elle voie et quoi qu’elle entende...