Après plusieurs tentatives infructueuses et des séries de tests en rafale, l’ouverture du magasin en ligne de davidlynch.com est officielle. Accessible au tout venant et non pas simplement aux membres du site, pour une raison sonnante et trébuchante relativement aisée à comprendre, le Store bénéficie d’une esthétique originale, basée comme une grande partie du site sur des animations réalisées au moyen du logiciel FlashPlayer. Les esprits chagrins dénigreront probablement la lenteur du téléchargement qui en découle logiquement, mais cette conception, en parfaite harmonie avec le monde de David, se révèle à mon sens nettement préférable à une simple page, dépouillée de toutes fioritures, où auraient été catalogués les produits disponibles, accompagnés de leurs caractéristiques et de leur coût, telle qu’on peut en trouver sur de nombreux sites à visée purement commerciale. Le store de davidlynch.com n’adopte donc pas le design aseptisé d’une boutique d’art rutilante, d’où la moindre particule de poussière numérique aurait été bannie. David a judicieusement choisi d’insérer la vente de ses œuvres dans un contexte approprié et proche d’un de ses univers de prédilection : les sites industriels. Tout se rapporte en effet à ce thème central dans ce magasin en ligne, depuis la page d’accueil, où trône une des multiples photographies que David a réalisées dans diverses usines (une machine enveloppée de ténèbres), jusqu’au panneau de contrôle où sont référencés l’ensemble des produits que le visiteur peut se procurer, en passant par la procédure entièrement automatisée qui se met en place lorsque le client souhaite acquérir une marchandise : dans une ambiance sonore aux textures voisines de celles qui envahissent la bande son de Eraserhead, des leviers articulés se mettent en mouvement et les mâchoires de pinces métalliques viennent saisir les articles commandés pour les déposer sur une série de tapis roulants convoyeurs. Cette esthétique de chaîne de montage taylorisée insère l’acheteur au sein de cette atmosphère d’unités de production qui fascine tant David, tout en remplissant donc de façon ludique les fonctions habituelles d’un magasin en ligne.

Ce Store est destiné à s’étoffer au fil des mois mais présente déjà un certain nombre d’articles labellisés DavidLynch.Com. Beaucoup sont des produits dérivés inspirés par Eraserhead, qui demeure pour l’instant le seul de ses longs métrages dont David possède intégralement les droits : une casquette, des posters du film et de la photo déchirée de Mary X que le personnage d’Henry retrouve au fond du tiroir de sa commode, mais également un badge reproduisant le célèbre " I saw it " qu’arboraient de façon revendicative les premiers spectateurs du film à sa sortie en 1977, un t-shirt, un jeu de douze Polaroïds pris durant le tournage de la séquence qui se déroule chez les beaux-parents d’Henry. Outre ces articles, d’autres goodies sont aussi en rayon : un t-shirt en référence à The Angriest Dog in the World, le comic strip qu’a publié des années durant David dans le L.A. Reader, un autre assurant la promotion de davidlynch.com, ou encore un mug où trône le personnage principal de Dumbland, série d’animation en cours de développement sur le site. Par ailleurs, la rubrique Fine Arts laisse présager une orientation possible du magasin en ligne dans l’avenir : cette section Beaux-Arts propose à la vente quatorze photos issues de la série Nudes and Smoke présentées dans le recueil Images. Si cette initiative connaît un certain succès auprès du public, nul doute que David l’étendra rapidement à d’autres séries de photographies, et pourquoi pas également à des tableaux ou à d’autres créations artistiques, court-circuitant ainsi la voie habituelle des galeries d’art et des commissions substantielles qui y sont prélevées – inutile de préciser que les tarifs pratiqués sur ces photos sont sans commune mesure avec les autres objets présents dans le store.

En attendant cette probable évolution vers une galerie en ligne, les deux articles de choix du site sont actuellement le DVD The Short Films of David Lynch et le CD Blue Bob, qui ont tous deux connu une rupture de stock au bout de quelques jours simplement. Le DVD, intégralement produit, conçu et réalisé par David, présente ses premiers courts métrages (Six Figures Getting Sick, The Alphabet et The Grandmother, mais aussi deux versions de The Amputee, tourné en format vidéo à l’époque de Eraserhead mais plus proche d’un essai technique que d’un court métrage proprement dit), ainsi que les œuvres courtes qu’il a pu réaliser une fois sa carrière établie (The Cowboy and the Frenchman, court métrage de 24 minutes commandé en 1988 par Daniel Toscan du Plantier dans le cadre de la série de six films intitulée Les Français vus par…, et Premonitions Following an Evil Deed, filmé à l’aide de la caméra des Frères Lumière en 1996 et qui marquait de manière brillante la contribution de David à l’œuvre collective Lumière et Cie.) Blue Bob est quant à lui le nom du groupe de rock industriel qu’a formé David avec son collaborateur John Neff : ce premier CD, lui aussi totalement autoproduit, rassemble des morceaux inédits et d’autres déjà présents dans la bande originale de Mulholland Drive.

David suit de près la commercialisation des articles mis en vente dans son commerce en ligne durant chacune des phases de sa production et de son acheminement, dépassant ainsi cette notion de simple " produit ". L’entrepôt où sont stockés les produits du store ne se trouve pas dans sa propriété mais à Laguna Beach : cette délocalisation ne l’a toutefois pas empêché d’être attentif au packaging des objets disponibles dans le magasin, en soignant autant l’emballage et l’expédition que le contenu lui-même. Ce soin particulier explique d’ailleurs le coût relativement élevé des frais de port et de conditionnement. Les articles ne sont pas expédiés dans des boîtes anonymes d’un service postal, que le destinataire s’empresse de réduire en charpie à l’ouverture avant de les jeter au rebut : l’élégante boîte noire frappée du logo davidlynch.com incite tout au contraire son acquéreur à déballer lentement et délicatement ce colis personnalisé avant de découvrir les produits commandés soigneusement enveloppés d’un papier de soie rouge raffiné. Le packaging de ces articles va lui-même à l’encontre de la tendance actuelle à miniaturiser le produit et à le rendre plus discret : loin d’adopter la taille normalisée des boîtiers de DVD actuels, le coffret des Short Films of David Lynch comme du CD Blue Bob est un écrin cartonné d’un peu plus de 20 centimètres de côté, destiné à devenir un véritable collector dans toute bibliothèque lynchienne.