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Irréversible,
en tout cas, n’est pas un film immoral. Même pas amoral…
Je dirais " post-moral ". Dans le sens
où il parle de moments où l’on oublie sa propre
morale. On suit une morale ou on se la construit en voyant
les choses n’arriver qu’aux autres, mais quand ça nous
tombe dessus, " on perd les pédales ",
comme dit le personnage ambigu du caïd de quartier. Un
des trois personnages principaux le dit lui-même, voyant
son ami exploser de haine : " Tu n’es plus
un homme, tu es un animal !" En fait, à sa
manière, Noe rejoint le propos d’un Sternberg ou d’un
Kazan : on a beau lire des livres (le mari dans Fièvre
sur Anatahan du premier), on a beau être un pacifiste
(James Woods dans Les Visiteurs du second), on a beau
être prof (Albert Dupontel ici), bref, on a beau élever
son esprit et s’être construit une morale civilisée,
quand une épreuve nous tombe dessus, quand les circonstances
dérapent, on l’oublie et l’instinct animal reprend
le dessus. Ce qui ne veut pas dire que l’élévation
de l’esprit est vaine. Irréversible est loin
de prôner le retour à l’animalité, de
faire l’apologie de l’autodéfense ou d’inciter à
la vengeance. Bien au contraire, il montre avec une force
inouïe comment le désir de vengeance rend aveugle,
plonge dans la confusion (celle-ci est retranscrite par la
nervosité de la caméra) et nous fait faire des
choses que notre morale réprouve. Le plus terrible
du film étant que ce soit le personnage le plus posé,
le plus réfléchi, le plus moral, qui devient
le plus violent. Le plus terrible étant qu’il se trompe :
de personne, de geste… Il se trompe.
Noé ne cache pas
la violence, non, il ne suggère pas, non, il ose montrer,
oui, mais il ne l’étale pas non plus avec complaisance.
Il va jusqu’au bout pour montrer ce que c’est. Pour montrer
à quel point un viol est un acte ignoble. Pour montrer
jusqu’où l’instinct de vengeance peut mener. On dit
qu’au cinéma, mieux vaut suggérer que montrer.
On dit aussi qu’il vaut mieux montrer que dire… C’est pour
cela que la phrase " Le temps détruit tout ",
inscrite en gros sur l’écran à la fin du film,
semble un peu lourde. Heureusement, elle ne vient pas commenter
comme un pléonasme martelé ce qui nous a été
montré. Elle prend un sens, et même des sens
bien singuliers après cette fin énigmatique,
qui, selon la cohérence, devrait être le début,
mais qui pourrait être aussi la fin, ou encore un rêve
– le film parle des rêves prémonitoires, ce en
quoi je suis tenté, moi qui adore dresser des ponts
entre les films, de le rapprocher de Femme fatale,
où Jo Prestia, ici violeur impuni, se faisait casser
la gueule par Banderas pour avoir profité du strip-tease
de Romijn-Stamos… Peut-être, comme chez De Palma (autre
grand metteur en scène de plans séquences),
tout n’était-il qu’un rêve ?
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Un des tours de force
du film, et non des moindres, est de montrer comment un viol
détruit des vie non pas en évoquant le concept
de bonheur avec un quelconque cliché ou la superficialité
dont est capable le cinéma, mais en captant tous ces
petits rien qui font la saveur de la vie : les vannes
qu’on s’envoie entre amis (croyez-moi, le film est à
cet égard très drôle), l’implication dans
une conversation exaltée sur le sexe, la tendresse
mêlée de trivialité… Noé fait lui-même
preuve d’une grande tendresse lorsqu’il filme, sans fausse
pudeur mais pas plus de complaisance malsaine, l’intimité
du couple Bellucci / Cassel. Les acteurs sont vraiment phénoménaux
et Noé capte leur vérité avec un réel
talent. La " 2e partie " est
à ce titre admirable, et fait bien d’Irréversible
une exaltation de l’amour et de la vie, comme en témoigne
l’impact de la structure du film.
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