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CLIPS DE
DEREK JARMAN

Au Festival du film
gay et lesbien
Par Cécile GIRAUD


COMME UN GARCON, J’AI LES CHEVEUX LONGS.

On connaît Derek Jarman pour ses films, ses tableaux, sa fascination pour les grands personnages de l’histoire artistique et politique, le Caravage, Jung, ses films expérimentaux peuplés d’étranges créatures maquillées et masquées, dans lesquels ville et nature revêtent des couleurs artificielles, des prairies chaudes aux villes d’un bleu glacial. Certains sont présentés en ciné-concert, révélant la puissance de la musique qui sert avec une passion effrayante les images. Ce que l’on sait moins, c’est que les images de Derek Jarman ont également été au service de la musique. Du punk-rock avec les Smiths à l’électro-punk avec les Pet Shop Boys, Derek Jarman a adapté ses mythes et ses formes aux mélodies et revendications qu’il partageait.

On retrouve sans s’étonner la nature et ses éléments, avec une prédominance du feu et de l’eau, le chaud et le froid, que viennent épauler l’ombre et la lumière, le bleu et le rouge. On ne sait plus très bien, comme dans le Bodysnatchers d’Abel Ferrara, si l’on est devant un cours d’eau paisible ou un feu dévastateur ; les phares d’une voiture deviennent des formes indicibles, des spectres lumineux, des comètes qui transforment la mécanique et la laideur de la ville en vision psychédélique. Les corps des habitants des villes, dans lesquels nous nous retrouvons, se fondent avec les éléments naturels, se surimpriment à un paysage idyllique et nous disent que, si on l’avait oublié, nous faisons partie de la nature. Mais les clips comme les films de Derek Jarman ne sont pas pour autant des fables écolo. Jarman se sert de la nature et de la ville afin d’accéder à un certain mysticisme qui hante ses images, subrepticement chez les Smiths ou avec insistance chez les Pet Shop Boys. Le grotesque, comme toujours, côtoie le sublime. Les corps épurés sont chapeautés de masques déformés. Jarman aime à jouer avec les frontières, avec les paradoxes, en nous emmenant dans des rêves qui renvoient douloureusement à la réalité des textes engagés qu’ils illustrent. Et il trouve avec la musique punk son terrain de prédilection.

Dans ses clips, les filles ont les cheveux courts, leurs visages sont purs, leurs traits fins, mais portent en eux une certaine révolte. Leurs vêtements informes pourraient faire d’elles des garçons si ne se dévoilaient des corps éminemment féminins, marchant tels que les ont faits la nature dans des villes dévastées, les ruines de la culture occidentale. Etrangement, les corps et les visages ne semblent pas pouvoir coexister dans un même plan. L’un et l’autre sont des axes d’étude qui ne supporteraient pas d’être liés. Car ce que dit le corps et éminemment naturel, alors que nos visages sont devenus de purs produits culturels, ce qu’essaye d’enrayer la musique punk et son idéologie, en faisant devenir identique les visages des hommes et les femmes. La désacralisation des institutions politiques comme religieuses va de pair avec la recherche d’un absolu, et Jarman n’hésite pas, par la surimpression tape-à-l’œil, à faire marcher ses figures sur l’eau.