SYNOPSIS : Un adolescent que l’on nomme "le Bouebe" et sa sœur Belli vivent avec leurs parents dans une ferme isolée quelque part dans les Alpes. Le Bouebe, né sourd-muet, ne va pas en classe. Belli a quitté l’école pour aider ses parents aux durs travaux de la ferme mais elle voudrait devenir institutrice. Entre les deux enfants s’installe une grande tendresse. Belli apprend à son frère à lire, à écrire et à compter. Tous deux, isolés du monde, vivent dans leurs rêves. Dans un moment de révolte, le Bouebe décide d’aller vivre dans la montagne aride.
POINT DE VUE
Les premières images d’un film sont aussi décisives que les premières lignes d’un roman, on ne le répétera jamais assez. Au commencement de L’âme sœur, deux jeunes gens - un adolescent à la barbe à peine naissante et sa sœur aînée - creusent un trou dans l’herbe des alpages suisses. Une complicité s’échange à travers leurs regards, une connivence aussi secrète et intime que leur folie sensitive. Car il s’agit d’une histoire d’amour, on le pressent au-delà de leurs yeux, de leurs mains qui se frôlent en extrayant de la terre deux proies enchâssées dans des pièges à rats, deux cadavres dont le terrible écho revient à la fin du film, un écho à la double mort, celle de la famille et de l’enfance.
L’enfance, pour le fils et la fille, se métamorphose sous les draps incestueux d’une nuit au grand air, dans le rapprochement le plus spontané et naturel de deux corps qui s’attirent en toute liberté, hors de l’entrave morale, là où la sexualité seule donne la parole aux yeux qui acquiescent. La mère va comprendre dans un sourire indulgent, pas le père
Unique personnage incompréhensif face à l’innocence intacte des deux enfants, qui sont d’autant plus les siens, le père porte le drame dans son comportement tout au long de l’histoire, jusqu’à son paroxysme le plus mortel, là où surgit avec effroi l’absence totale de conscience contenue dans les yeux des amants, si loin d’être diaboliques. La mère veut les protéger, dans un élan vital qui est à limage de tout le film, elle comprend, elle admet, elle est l’acceptation même de ce jeu de miroir amoureux qui reflète celui de Bergman : vers la fin, une scène clef évoque ostensiblement la référence à ce dernier. A travers le miroir nous montrait un amour absolument impossible, tandis que L’âme sœur rend l’amour absolu possible. Les deux jeunes gens traversent réellement le miroir et les liens du sang, en s’embrassant autour de lui, l’embrassant ainsi et l’empêchant de renvoyer tout reflet, que ce soit le leur ou celui des autres, témoins pouvant vite devenir juges. Seul le reflet du spectateur se profile sur l’écran, juste assez pour ne pas se faire voyeur. Plutôt « Voyant », selon la formule rimbaldienne. « Vite ! Est-il d’autres vies ? » Le sentiment de nécessité qui enrobe ce couple fasciné rappelle cette autre sentence de Rimbaud, une phrase où l’urgence stipule sa loi naturelle, l’urgence de savourer la sensation qui guide les gestes vers le plaisir, la sensation de sa propre nature, humaine et instinctive. Tout comme cette scène du miroir traversé condense en elle toute la fulgurance de ce long métrage où la crudité de la vie trouve sa forme poétique la plus évidente, sur la frontière entre création et procréation ; que l’une ou l’autre soit le fruit d’une union illicite, c’est avant tout le passage à l’acte d’un amour, la fébrilité incarnée dans la justesse de ton qui transforme la véracité maudite de ce conte en une bénédiction fabuleuse de l’image.