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CITES DE LA PLAINE
de Robert Kramer
Par Nicolas CHEMIN

SYNOPSIS : Le parcours hésitant et douloureux d’un émigré maghrébin aveugle, dans une ville industrielle sans charme. Arrivé jeune d’Algérie, il s’est marié, a trimé pour monter un commerce, joué aux cartes avec ses copains de bistrot, négligeant sa femme et sa fille. Mais sa mère restée au bled est morte assassinée, sa femme est partie et, un jour, des voyous l’ont agressé et laissé aveugle. Il a tout perdu...



PENSER LES PLAIES DE L’EXIL

Mort peu avant de voir l’année 2000, Robert Kramer n’aura jamais fini le montage de ce qui restera, par la force des choses, son dernier film. Un testament. Achevé par son producteur Richard Copans, "Cités de la plaine" est pourtant entièrement et incontestablement un film de Kramer, tant ses obsessions et ses formes y sont présentes : un film qui fait penser. Aux faibles d’esprit qui quittèrent la projection de presse dès le premier quart d’heure, je voudrais ouvrir les yeux. Leur montrer que cet aveugle, principal protagoniste du film, voit mieux qu’eux. Car la cécité engendre l’introspection lorsqu’elle est pathologique, la déréliction lorsqu’elle s’avère intellectuelle.

Las de guerroyer contre les incultes, bataillons pour un film sans public. "Cités de la plaine" est, comme tout film de Robert Kramer, une chose hybride, difficile d’accès. Complexe une fois encore, le dispositif enchâsse trois statuts d’images. Un aveugle revient sur sa propre vie et déclenche une narration en flash-back, images tournées en vidéo. Ce même aveugle subit des visions d’horreur oniriques mettant en scène les douleurs de son exil, images tournées en 35 mm et en studio. La fille de l’aveugle, devenue urbaniste, médite dans son bureau sur les dérives de la " matrice ", vidéo encore. Mais la mosaïque se complique : le flash-back lui-même est éclaté en plusieurs temporalités. L’aveugle est interprété à trois âges par des comédiens différents. Ostensiblement, Kramer thématise cette absence de ressemblance : leurs origines ethniques divergent probablement. Cette tour de Babel incarnée en un personnage aux trois visages universalise le propos et l’étend à tous les territoires, époques et communautés, érigeant ce corps en symbole de l’exilé. En lui se cristallise la trajectoire du film.

Ben est jadis arrivé en terre française. Il enchaîne les tâches alimentaires et boulots de chien jusqu’à fonder un commerce et une famille. Il gagne en aisance financière et délaisse son foyer pour des amis buveurs et pokerophiles. Sa femme le quitte, sa mère meurt au pays sans qu’il ne l’ait revue, son commerce ferme, et une agression le rend aveugle. La boucle est bouclée, les temporalités se rejoignent. C’est dans la cécité de Ben qu’a débuté son intro-rétrospection. Cependant, dès lors que rien n’est dit, tout se devine. Et cette intrigue-puzzle à l’image délavée ne se construit qu’au gré du spectateur, de sa propre scénarisation. L’histoire individuelle, celle de Ben, n’est pas le texte du film, seulement son prétexte : Ben (" fils de " en arabe) n’est pas un, mais tous. L’Histoire collective est prioritaire, comme le métaphorise la pluralité physique et ethnique d’un même personnage. Comme le signale encore la mixité de sa communauté d’appartenance, ou le non-dit significatif qui entoure son pays d’origine, comme le suggère enfin la diversité des langues chuchotées lors de ses visions d’horreur.