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LA DISCOTHEQUE
DES FILMS #3

Young Americans
de David Bowie
dans Dogville
de Lars von Trier
Par Frédéric FOUBERT

« J’aperçois une petite ville américaine, minable, criarde, une sorte de juke-box avec ses lumières au néon, ses bars et ses joueurs de poker. Tout à fait l’intérieur d’un juke-box. Le film se colore, acquiert une saveur particulière. Tout votre travail se trouve influencé par cette vision. » Vincente Minnelli, à propos de Comme un torrent, « Cahiers du cinéma », n°128, février 1962.

Une chanson, un film, une histoire... Quand les cinéastes piochent les bons morceaux dans leur discothèque personnelle, on ne les entend plus de la même façon... Petite promenade à l’intérieur du juke-box, là où le rock transforme l’image, et inversement...



La nuit tombe sur Dogville, nous laissant hagards après les trois heures de cauchemar désolé que nous venons de contempler, les mains moites et la gorge nouée. Le chien Moïse aboie et le noir envahit la salle pendant une seconde d’éternité angoissée, quand résonnent les coups de batterie qui secouent la trop brève torpeur. Glissando de piano, saxophone langoureux, le Young Americans de Bowie vient d’éclater, spasme de joie presque déplacé en un tel moment. Chose vue : dans une salle parisienne où le film était à l’affiche, les spectateurs s’ébrouent immédiatement vers la sortie, comme propulsés par les accords funky, réjouis et avides de disserter des nouveaux méfaits du diabolique docteur Von Trier, indifférents en tout cas à ce qui se passe derrière eux sur l’écran : le plus beau des génériques de fin, un autre film, en miniature, presque aussi féroce et émouvant que la fiction qui l’a précédé.

Rythmée par l’immortel hymne white-soul des seventies, une série de photographies défile, évoquant d’abord les ravages de la Grande Dépression, puis, comme emportée dans son élan, s’élargissant à un panorama de la détresse socio-économique américaine, images de la misère, insalubrité des ghettos, morts violentes, visages de douleur, vastes extraits d’Amérique. Des photos de Dorothea Lange, Russel Lee, Jack Collier. Noir et blanc et couleurs. Des années trente à nos jours. Comme l’histoire d’une certaine idée de la photo humaniste et « engagée », héritière du travail de Walker Evans. Par leur puissance d’évocation, ces images sont le contre-champ indispensable du film, son inconscient documentaire. Un laboratoire de recherche peut-être pour Lars von Trier, photos qu’il a dû collectionner et scruter afin de saisir quelque chose de l’atmosphère de Dogville, Rocky Mountains, en ce jour de 1930 où la belle Grace vint y trouver refuge : la quête d’une « vérité » documentaire, un détail de costumes ou de décor - avant de tout sacrifier pour l’espace abstrait d’une scène de théâtre.