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DVD

L’ARGENT

de Robert Bresson
Par Nicolas VILLODRE

SYNOPSIS : Pour être entre en possession, tout à fait innocemment, d’un faux billet de cinq cents francs, Yvon va être victime d’une série d’injustices qui l’entraîneront au meurtre.



POINT DE VUE

Il ne s’agit pas d’un remake du film de Marcel L’Herbier mais d’une adaptation de la nouvelle de Tolstoï, Le Faux billet (ou le Faux coupon) qui fut écrite à la fin du 19e siècle. L’Argent est le dernier film de Bresson, œuvre qu’il n’eût sans doute pu produire sans l’aide de FR3 et du ministre de la Culture de 1982. C’est probablement en signe de reconnaissance (sans lien direct donc avec une quelconque manifestation de népotisme) que le cinéaste engagea Caroline Lang, fille de Jack, dans un des rôles principaux du film. Issue d’une famille bourgeoise de cabots (de théâtreux), donc un peu décalée dans ce rôle bressonien de pauvresse vivant dans un appartement délabré de SDF, au mobilier rustique, aux tuyauteries apparentes et à la cuisine à l’abandon (tasses et soucoupes souillées qui traînent depuis un certain temps, boîte à sucres éventrée, etc.), elle semble se forcer à jouer (à sous-jouer en fait) dans le style de Bresson volontairement faux, retenu, atonal, un peu chantant, aux accentuations étonnantes comme celles de britanniques flegmatiques.

L’argument pourrait se résumer de la sorte : un jeune livreur de fuel (livreur de bois chez Tolstoî), réglé par un marchand d’appareils photo avec trois faux billets de 500 francs (en faux coupons dans le récit originel), perd son emploi à la suite du mensonge de l’employé du magasin (on passe ainsi du faux billet au faux témoignage) puis, suite à sa participation à un braquage de banque (vol chez un paysan aisé chez le romancier russe) qui rate lamentablement, il est arrêté et condamné à trois ans de prison. Il a la poisse : il perd sa fille ; sa femme le quitte. A sa sortie de prison, il entreprend donc très logiquement une carrière de serial killer...

La photographie est un des sous-thèmes du film, comme elle l’était du récit de Tolstoï. Le ton neutre (objectif ?) utilisé dans le traitement des deux œuvres a sans doute à voir avec ce thème. Ce n’est pas un hasard si l’auteur russe a conçu son bref roman au moment même où naissait le cinématographe. Vers le début du film, un des adolescents feuillette un album photo qui n’est pas explicitement cochon puisqu’il est constitué de reproductions d’œuvres d’art (l’autre adolescent, le faux-monnayeur, penché sur ses épaules remarque alors : « c’est beau un corps ! »). Plus loin, alors que le film a été tourné en Eastmancolor Kodak, le magasin de photo où s’accumulent les coupures de banque douteuses - nul doute que les procédés de reproduction facilitent l’émission de fausse monnaie - vantera les pellicules Agfa et Fuji. Parfois, Bresson se livre à des private jokes en glissant des photos dont on ne saisit pas toujours le contenu dans des recoins de l’image (cela va du portrait féminin accroché à un mur du magasin de photo, représentant Juliette Gréco photographiée par Roger Corbeau en 1949, lors du tournage du film de Cocteau, Orphée, aux photos bien sages, pas du tout cochonnes, punaisées sur les murs de la cellule de prison, aux visages de Romy Schneider et de Marilyn faisant les couvertures des magazines feuilletés par la jeune amie indolente du braqueur de banque, ou les deux reproductions de paysages meublant (à la place de livres absents) la bibliothèque du domicile du jeune héros. Sans oublier le cadre vide acheté par les deux jeunes avec un faux billet, métaphore du film absolu selon Bresson.