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Grandrieux est un homme qui réfléchit sur le rapport des corps, sur la dépendance et l’impossible union des êtres. Chez lui, tout finit par être de l’ordre de la pulsion, aussi réfléchie soit-elle. Claire Denis est une femme qui s’intéresse indéniablement au corps, à ce qu’il a de palpable et de primaire, mais elle semble surtout tenter de toucher le lien indicible qui unit deux personnes l’une à l’autre : alors que l’amour semble n’être que volatile, le personnage principal, père, amant, ami, mais aussi marginal, solitaire, secret, cherche un lien indestructible de par son aspect naturel et immuable, celui d’un père et de son fils.

Alors qu’il a un fils à portée de main, lui-même père et mari (il vit avec une employée des Douanes, symbole de règles éminemment culturelles, puisque luttant contre la fraude, la drogue, contrôlant des frontières invisibles), l’homme qui vit avec ses chiens pour seuls compagnons s’en va à l’autre bout du monde, quitte la montagne, la neige, les bains d’eau glacée, la maison qui est presque une grotte, pour rebâtir dans un pays ensoleillé, à l’eau claire et douce, à la nuit chaude. Un pays de couleurs et pourtant de mort car il est difficile de s’en échapper. Les bateaux partis en mer semblent tourner autour sans pouvoir tout à fait l’approcher ni la quitter.

L’homme retrouve la cabane qu’il avait abandonnée, tombée et désuétude, ainsi qu’un fils à l’image de cet abri de fortune : factice. Une scène étonnante nous donne à voir le casting de ceux qui pourraient être ce fils perdu et peut-être fantasmé. Après tout, peu importe la véracité du corps ou des sentiments, pourvu que l’illusion fasse son œuvre.

Avec ses personnages secondaires, cette jeune femme mystérieuse suivant l’homme au passé trouble, les chiens assassinés, la “Reine de l’hémisphère Nord” (Béatrice Dalle, entre femme et animal, sorte de regard distancié sur les personnages, comme omnisciente, posant un œil concupiscent sur la race humaine, préférant les chiens), Claire Denis offre au spectateur un éventail inquiétant des relations humaines, un film intriguant, nouveau et qui pourtant ne cesse de nous remettre d’autres images en mémoire. Elle nous oppresse de sons qui se chevauchent, qui prennent le pas sur l’image, se faisant entendre alors que les images qui leur sont associées sont encore loin. Les paysages se succèdent, on passe de la neige au sable progressivement, on est à la fois trop près et trop loin de la matière, que ce soit celle des corps ou de la nature. De longs plans fixent la mer turquoise, sur laquelle une barque glisse à une vitesse folle. Elle est là et pourtant on ne peut pas s’y plonger.

Comme Grandrieux, Claire Denis semble faire émaner ses personnages de la terre, à moins qu’ils n’y retournent.