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Une chose est sûre en tout cas : choisir ce qu’on écoute, c’est être maître de son destin. Voyez les départs successifs du magasin où a lieu l’échange des sacs, morceau de bravoure du film. Louis repart sans Mélanie (qu’il a laissée sur le carreau), mais est obligé de se farcir le morceau des Grass Roots qu’elle écoutait à plein volume à l’aller (énième sujet de discorde : « Tu va baisser la musique, oui ? » - « Mais j’écoute ! »). Mauvaise pioche : il hait le morceau, l’écoute contre son gré, et n’en a logiquement plus pour longtemps à vivre. Max Cherry, lui, n’a aucun souci : sa cassette il l’a choisie, les Delfonics il n’écoute plus que ça, depuis qu’il est amoureux, ça tourne en boucle dans la voiture. Sortie du Del Amo Mall, petit sourire de satisfaction, tout est bien qui finit bien. La voiture démarre, et la délicieuse mélodie vient lui donner raison, le bénir de sa grâce doo-wop.

La cassette audio, donc. Belle idée, qui permet la matérialisation de la musique. Objet narratif et symbolique, comme la clé d’Ingrid Bergman chez Hitchcock (Les Enchaînés, 1946). Max a découvert les Delfonics chez Jackie, et est immédiatement tombé amoureux - de la femme, et de la chanson. S’empressant d’aller acheter l’album (en cassette !) chez le disquaire du coin, il ne le lâchera plus. Et les kilomètres qui défilent de marquer la progression du désir amoureux. Les paroles, terriblement sentimentales, que fredonnent Max les yeux rivés sur la route, sont comme des mots d’amour qu’on s’échange entre adolescents transis. Beau contraste entre l’allure cow-boy inflexible du prêteur de cautions et la symphonie de poche larmoyante. Musique noire pour peau blanche. Avec, au final, la découverte d’un langage.

Max Cherry n’entendait manifestement rien à la sweet soul music avant d’avoir le cœur chamboulé par la féline Jacqueline Brown. Et son comportement taiseux contraste en permanence avec le nigger-talk échevelé d’Ordell Robbie. Max écoute et observe là où l’autre s’énerve, hurle, trépigne, s’impatiente. Préjugés raciaux entre les deux hommes, contraste entre les niggers with attitude et les petits blancs qui ne savent pas danser. Mais à la fin du film, lorsqu’Ordell monte dans la voiture de Max et qu’il enclenche l’autoradio, il change d’avis sur son interlocuteur : « Je savais pas que t’aimais les Delfonics ». Et Max de répondre, avec l’aplomb du spécialiste : « Ils sont vraiment bons ». Hilarante réplique, moment magique. Notre adage se confirme : Ordell ne maîtrise plus la musique, et roule donc droit vers la mort.

Un seul personnage échappe à ces prédestinations musicales : Jackie Brown elle-même, reine en son royaume, qui, de toute façon, a tous les disques à la maison. La musique s’échappe de l’habitacle confinée de la voiture pour la suivre partout où elle va, guider ses pas, lui insuffler son rythme. Miss Brown a elle aussi sa chanson : Across 110th Street, pépite composée par Bobby Womack en 71 pour servir de soundtrack au polar du même nom (en français : Meurtre dans la 110ème rue). Tarantino opère ici une des plus émouvantes résurrections musicales de sa jeune carrière, faisant plus que simplement saluer un chef-d’œuvre de la soul, mais donnant enfin à ce bijou l’écrin qu’il mérite. Le générique d’intro lui est entièrement offert. Lorsque Jackie s’avance, majestueuse, dans les allées de l’aéroport, elle est comme propulsée par le beat tonitruant du morceau et la plainte langoureuse du chanteur. Les violons tourbillonnants la font glisser sur la surface plus sûrement que le tapis roulant qu’elle foule, l’emportant à des hauteurs beaucoup plus célestes que la compagnie aérienne bon marché qui l’emploie. Elle touche à peine le sol, elle est une force qui va.