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LA DISCOTHEQUE
DES FILMS #5

Song of the Wagonmaster par les Sons of the Pioneers dans Le Convoi des Braves de John Ford
Par Frédéric FOUBERT

« J’aperçois une petite ville américaine, minable, criarde, une sorte de juke-box avec ses lumières au néon, ses bars et ses joueurs de poker. Tout à fait l’intérieur d’un juke-box. Le film se colore, acquiert une saveur particulière. Tout votre travail se trouve influencé par cette vision. » Vincente MINNELLI, à propos de Comme un torrent, « Cahiers du cinéma », n°128, février 1962.

Une chanson, un film, une histoire... Quand les cinéastes piochent les bons morceaux dans leur discothèque personnelle, on ne les entend plus de la même façon... Petite promenade à l’intérieur du juke-box, là où le rock transforme l’image, et inversement...



En décembre 2004, invité par la Cinémathèque française qui lui rendait hommage, Paul Schrader avait choisi pour la soirée d’ouverture un des fétiches de sa filmographie, le brillant Light Sleeper (1992, avec Willem Dafoe). Classe, courtois, le cinéaste-scénariste répondait aux questions des spectateurs de Chaillot avec l’exquise politesse qui sied aux esthètes et aux alcooliques repentis. Puis il tint avec insistance à ajouter une dernière chose avant que la projection ne commence : « Dans Light Sleeper, il y a trois façons pour moi de raconter l’histoire : le récit lui-même, puis le dialogue des personnages, et enfin les chansons de la bande-son, qui sont partie intégrante de la narration ». On était heureux d’entendre formuler aussi clairement une théorisation de ce qu’on traque au gré de la « discothèque des films », l’histoire secrète des liens entre les cinéastes et leurs disques, la généalogie imaginaire du cinéma filmé de l’intérieur du juke-box. Schrader a plusieurs hauts faits d’armes dans cette histoire, depuis le générique blues de son premier essai Blue Collar jusqu’à son chef-d’œuvre commun avec Scorsese, A Tombeau Ouvert, chant d’amour frénétique au rock et ses fantômes. Mais il ne faut pas croire que la génération Scorsese/Schrader a écrit sur une page vierge, défriché un territoire inconnu. Les enfants du rock n’ont pas tout inventé dans la nuit des seventies. Dans ce registre aussi, il ont des prédécesseurs, des maîtres, un héritage. Il existe ainsi une illustration parfaite des préoccupations de Schrader dans un film de John Ford un peu oublié, mais merveilleux, absolument renversant, Le Convoi des Braves (Wagonmaster, 1950).

Difficile pourtant d’imaginer le vieux Ford dans sa salle de montage, étouffant sous les piles de disques, à la poursuite frénétique du morceau qui correspondra à la note près aux sentiments des ombres qui s’agitent sur l’écran. Pas d’obsession érudite, pas de collection de microsillons à la maison. Son juke-box à lui était humain, il s’appelait Danny Borzage, c’était un vieil accordéoniste qui l’accompagnait sur chacun de ses tournages. Souvent, le matin, pendant qu’on installe les rails pour un travelling, ou que les cascadeurs sellent les chevaux, Ford appelle Borzage, toujours en train de rôder sur le plateau, et lui demande de jouer quelque chose : un hymne, un cantique, une chanson traditionnelle, n’importe quoi. Manière de communiquer aux acteurs quelque chose de l’esprit de la scène à jouer, façon aussi d’imprimer à la journée qui s’annonce une humeur, un rythme, trois notes de musique.