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DVD

SABOTAGE

d’Alfred Hitchcock
Par Nicolas VILLODRE

SYNOPSIS : Verloc cache derrière la façade de son cinéma des activités terroristes. Ted enquête. Verloc vit avec sa femme et le frère de celle-ci, un garçonnet, auquel il confie une bombe. L’enfant s’étant attardé, la bombe explose en chemin, dans un autobus. Horrifiée, Mme Verloc, apprenant la vérité, poignarde son mari. Le cinéma est détruit par une explosion avec le cadavre du terroriste.



POINT DE VUE

Hitchcock réalise une bonne vingtaine de films avant de mettre en scène Sabotage, œuvre finalement assez sèche, sans pratiquement pas d’humour sadien, pauvre en suspense, dépourvue de musique et de tout effet lyrique, mais tout de même digne d’intérêt, ne serait-ce que par le casting et le jeu des acteurs, tous parfaits dans leur emploi, les éclairages expressionnistes et la science du montage du jeune (l’a-t-il jamais été ?) Hitchcock. L’œuvre dure une petite heure et quart dans la version rééditée en DVD. En France, le titre du film correspond tout simplement à celui du roman de Joseph Conrad dont il est tiré : Agent secret.

Préalablement au défilement du générique, Hitchcock donne la définition du dictionnaire du terme sabotage : « la destruction ou le vol de matériels ou de bâtiments dans le but d’effrayer certaines personnes ou de créer un sentiment d’insécurité dans le public ». Précisons au passage que le mot a pour origine la révolte des paysans français qui, avec leurs sabots, fracassaient les métiers à tisser dans les filatures. Les beaux caractères art déco des cartons du générique viennent se surimprimer à ceux de la page du dictionnaire. On y apprend que le film est produit par la Gaumont British Pictures et que le roman de Conrad a été adapté au cinéma par Charles Bennett. Si l’on dresse la généalogie de cet opuscule d’Hitchcock, on constate que plusieurs films traitent déjà du mêle sujet avant celui-ci : Vive le sabotage, 1907, de Louis Feuillade ; Le Saboteur, 1912, de Victorin Jasset ; Menace, 1934, film britannique d’Adrian Brunel connu aussi sous le titre Sabotage...

Le réalisateur et son scénariste n’ont pas adapté le roman, qui date de 1907, en cherchant à l’actualiser - ce qui, en un sens, est regrettable, la naissance de l’IRA et des actions violentes des indépendantistes irlandais (cf. The Informer, 1935, de John Ford), le travail des services secrets lors de la Première Guerre mondiale, celui des agitateurs de tous bords qui a précédé et suivi la Révolution soviétique (cf. Triple agent, 2004, d’Eric Rohmer), les propagandes fasciste, stalinienne et nazie préparant les esprits à un nouveau conflit mondial, etc. fournissaient pourtant matière à réflexion, à vision, sinon à prédiction, en 1936, année du début de la Guerre civile espagnole - mais plutôt à le simplifier et à le modifier (à le défigurer ?) à plusieurs niveaux. Alors que, dans le roman, l’agent secret est sans conteste l’individu qui s’adonne au renseignement et au sabotage, dans le film, il est incarné par l’inspecteur en civil (under cover) de Scotland Yard, qui est chargé de le surveiller, de le démasquer, bref, qui fait plutôt un travail de contre-espion. Dans le roman, l’agent secret, à la solde de l’Ambassade de Russie, infiltre et manipule des terroristes faisant partie de la nébuleuse anarchiste, très vivace en Angleterre à la fin du 19e siècle et qui a notamment eu comme projet (très fort, symboliquement) de faire sauter à la dynamite l’observatoire de Greenwich - celui qui, ni plus ni moins, fixe le temps universel. Dans ce film simplet et un peu raciste sur les bords, le saboteur est l’Autre, l’étranger (le personnage de Verloc s’exprime avec un accent), l’ennemi de l’intérieur, sans qu’à aucun moment le réalisateur ne précise les motivations, le parcours, les mobiles de cet anti-héros. Le point faible du film est son présupposé idéaliste. Comme si le sabotage pouvait se situer en dehors de la sphère sociale...