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D’autres différences, mineures, méritent tout de même d’être notées : le beau-frère de l’anti-héros est dans le roman un jeune homme un peu attardé mentalement (hypersensible, il passe le plus clair de son temps à dessiner des cercles : Conrad invente de fait, trois ans avant Kupka, l’art non figuratif !) ; dans le film, il s’agit d’un adolescent, d’un enfant dont on ne sait rien du point de vue psychologique. Dans les deux cas, les rapports entre l’épouse du saboteur et son frère sont de type mère-fils. Dans les deux cas, le mythe saturnien (Saturne-Chronos étant le dieu de la durée et donc du cinématographe, spectacle qui est très présent dans le film d’Hitchcock, celui-ci ayant fait du boutiquier louche du roman le directeur respectable de salle de cinéma de quartier) semble être à la base des rapports entre le pater familias qu’est le saboteur et l’être qui se trouve sous sa tutelle, sous sa garde, sous sa protection. Le thème du sacrifice de l’agneau pascal, s’il a pu choquer les spectateurs de l’époque et contribuer à la légende du film, n’est tout de même pas si nouveau que cela : on le trouve, en effet, avec une bonne dose d’humour noir en sus, dans la séquence où le garde-chasse tire son fils comme un lapin, dans L’Age d’or, 1930, de Buñuel et Dali...

Le roman touffu (et non tout fou), ambigu, indécis de Conrad propose une réflexion et des remarques pleines de bon sens sur la manipulation, l’intoxication de l’opinion publique, la provocation et autres moyens utilisés aussi bien par les révolutionnaires de 1900 que par la couronne britannique. Le respect affiché de la liberté d’opinion dans une société au système d’éducation très rigide, conservatrice pour ce qui est des questions économiques, des us et coutumes, hiérarchisée et imperméable au mélange social avait, à l’époque comme de nos jours, pour avantage de créer des abcès de fixation où tous les révoltés, révolutionnaires et damnés de la terre pouvaient s’agréger et donc être aisément contrôlés par la police - c’est le cas aujourd’hui pour les Islamistes en surnombre à Londres. Le film montre que les techniques de communication entre policiers, en temps réel, au moyen du télégramme embarqué à bord de véhicules banalisés, n’ont rien à envier à celles d’aujourd’hui qui utilisent l’ordinateur et le satellite - généralisées, elles produisent de nos jours des systèmes d’écoute dignes de Big Brother, comme le système Echelon. Certaines notations de Conrad ont dû également inspirer John Le Carré (cf. The Taylor of Panama, 2001, de John Boorman, qui, dans cette lignée, mais avec l’ironie, la précision et le flegme qui caractérisent Le Carré, décrit le travail de manipulation d’un agent provocateur à la solde d’une ambassade étrangère, en l’occurrence au service de Sa Majesté).

Roman et film sont actuels dans la mesure où ils anticipent sur certains attentats-suicides contemporains où des femmes et des adolescents font le sacrifice de leur vie pour une bonne cause ou une bonne raison. Comme dans un épisode de Columbo (qui semble avoir hérité de l’imperméable mastic Aquascutum des inspecteurs de Scotland Yard), on connaît le coupable dès les premiers plans du film, ce qui empêche de développer le suspense du moins de ce côté-ci de l’intrigue. Le saboteur utilise comme couverture l’exploitation d’une salle de cinéma appelée Bijou - sans doute en hommage aux frères Lumière.