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QUINZAINE DES REALISATEURS 2005
Compte rendu de la sélection du Festival de Cannes
Par Frédéric FOUBERT


Pour la soirée d’ouverture de cette 37ème édition de la Quinzaine des Réalisateurs, le délégué général Olivier Père avait fait un choix d’une belle radicalité en programmant Be With Me d’Eric Khoo, un ovni filmique en provenance de Singapour. Film « choral », comme on dit, Be With Me fait se croiser, s’ignorer, se désirer, une poignée de personnages dans les rues désertées d’une ville anonyme, qui pourrait bien figurer n’importe quelle métropole de la planète : un vigile malheureux est fasciné par une femme d’affaires qu’il croise tous les jours sans oser l’aborder, deux lycéennes découvrent l’amour saphique avant que l’une des deux prenne peur et l’autre ne meure de chagrin, un vieux veuf se mure dans la solitude, une dame sourde et aveugle rédige son autobiographie et donne une leçon de courage. Eric Khoo reprend à son compte la vieille antienne de l’incommunicabilité, qui a toujours accompagné la modernité cinématographique, et la renouvelle brillamment. Be With Me est un film hautement mutique, où presque aucune parole ne sera échangée. Magnifique silence lardé d’embardées musicales lyriques, qui oblige chaque spectateur non pas au recueillement, mais à l’écoute attentive de ses voisins de rangée, dont on entend les cœurs battre et les gorges se nouer.

En lieu et place de la parole, subsistent toujours les mots, dans leurs formes écrites les plus traditionnelles comme dans leurs surgissements modernes : plans du papier dans la machine à écrire, écrans d’ordinateurs et de téléphones portables où l’on s’échange des mots d’amour par SMS, et ces sous-titres qui expriment les pensées de la vieille dame. A ce titre, Eric Khoo propose un point de vue réactionnaire (mais pas franchement déplaisant pour autant) sur l’écrit. Aimer, c’est dire son amour, l’exprimer d’une manière ou d’une autre, et les deux personnes âgées qui tombent amoureuses via un tapuscrit ont infiniment plus d’espoir que les deux lolitas branchées portables pour qui l’amour se résume à ces deux alternatives : « Répondre » ou « Effacer ». Peu importe, dépréciatif ou pas, Be With Me confirme le surgissement de la nouvelle forme de la représentation de l’amour teenage dans le cinéma mondial, qui passe obligatoirement par l’écran riquiqui du portable redimensionné à la taille de l’écran géant du cinéma (voir pour s’en convaincre le récent The World de Jia Zhangke).

Film de mots sans parole, Be With Me est aussi un film incarné : son insondable tristesse doit beaucoup à un casting de gueules, de visages éprouvés par la douleur, plissés par la solitude. Et parfois Eric Khoo quitte les rails courageux de sa narration éclatée pour s’abandonner dans le mélo fleur bleue, qui fera ricaner les plus endurcis et fondre les âmes sensibles, qui se reconnaîtront dans ces personnages à la recherche de l’âme sœur, de l’amour, d’une étreinte ou d’une simple caresse.