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LE RESTE DU CORPS
Par Matthieu CHEREAU

C’est dans Le Soleil, le dernier film en date d’Aleksandr Sokourov. L’empereur Hirohito, soucieux de faire bonne figure devant les photographes de l’armée américaine, gesticule et sourit, fait le pitre en somme, au risque de paraître ridicule, c’est-à-dire dans son cas « humain ». Les Américains ne tardent pas à l’affubler d’un sobriquet : ce sera Charlie pour Charlot. La ficelle n’est pas mince que de raccorder de la sorte deux civilisations, deux genres apparemment contraires. Du burlesque au tragique, comme si de l’un à l’autre il n’y avait qu’un pas, que l’un et l’autre parfois se recouvraient. L’idée, pour être séduisante, n’est pas neuve. Il faut croire qu’ici encore tout serait affaire de moustache. Alors ce burlesque aux airs de catastrophe, comment l’accueillir, comme un simple clin d’oeil, ou au contraire un juste de retour des choses, non plus une évocation, mais plus exactement une actualisation ?



Reprenons du début, comme nous y invite la galerie du Jeu de paume dans la rétrospective qu’elle consacre au cinéma burlesque. Tout part d’un corps embarqué dans une aventure, acculé à réagir plutôt qu’à agir, à la merci de l’instant. Troquant une identité pour une autre, il ne renvoie pourtant à personne. Il est l’envers du personnage. Non pas sa figure donc, mais son sans-figure. Hinkel, disait Bazin à propos du Dictateur, c’est le néant d’Hitler. Mais un néant chaotique, fait de désordre (Charlot en noceur), de vitesse (Buster Keaton en orchestrateur), et finalement de catastrophe (Stan Laurel en destructeur). Ces films nous reconduisent sans cesse à l’idée que ce corps exposé est la matière même de l’action. Sans doute Sokourov n’a-t-il pas jugé souhaitable d’évoquer explicitement Charlot dans Moloch. Trop évident, et certainement maladroit. C’est pourtant la même matière qui travaille sur le visage ahuri d’Hitler. Réduit à n’être qu’un automate, son regard est sans expression, ses gestes sans motifs, son corps sans jeu. Tout juste est-il condamné à reproduire les gestes de la vie quotidienne. La répétition pour seul horizon, tout comme charlot serrait les verrous avant de péter un plomb.