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Chacune de ces saynètes, touchant du doigt malgré tout les dangers actuels de la pédophilie, se dénouent in extremis de manière touchante et coquasse et éludent au final toute tentative moralisante. La réelle qualité de l’interprétation des jeunes acteurs y étant sans doute pour beaucoup. Le film de Miranda July dévoile par là une sensibilité beaucoup plus proche de l’univers ouaté d’ Elephant (Gus Van Sant), que de Ken Park , pour le coup, cru et sans concession (Larry Clarke). Et puisqu’il est question d’enfance et d’influences, on se surprend à imaginer la réalisatrice sous les traits d’une héritière lointaine de ce néoréalisme italien version Vittorio De Sica, où les enfants regardaient bien souvent vers la complexité du terrain de jeux des adultes (Le Voleur de bicyclettes, 1948). Toujours est-il que cette confusion des rôles structure pour beaucoup le film où, qu’ils soient enfants ou adultes, peu importe, les identités semblent au fil du récit, très souvent inversées.

Pour preuve encore : Sylvie, fillette en apparence « modèle », qui collectionne méticuleusement vaisselle, ustensiles de cuisine et sets assortis de serviettes couleur sable. Même si le meuble où sont stockées ces objets ressemble bien à ces mobiliers pastels pour enfants, il ne s’agit pourtant pas de pâles copies en plastique rose avec lesquels elle jouerait à la dînette. Non. Ultra prévoyante, elle amoncelle ainsi les pièces du « trousseau » de sa future progéniture. Pourtant, à aucun moment nous semble-t-il ce portrait bascule dans la caricature. Miranda July évite de manière juste traits forcés et poncifs à l’égard de ses personnages. À nous alors de deviner que cette « commode à espoirs » renferme en réalité les désillusions que la petite Sylvie se force à taire. Comme si la présence matérielle de ces objets ne servait qu’à faire exister, malgré tout, un rêve qu’elle sait impossible. Celui d’un futur mariage forcément parfait dont ses propres parents doivent être les incarnations faussées made in America.

« FUCK » LA MELODIE DU BONHEUR ?

Beaucoup d’émotions et de pastel dans Moi, toi et tous les autres . Mais qui dit sensibilité poétique ne veut pas forcément dire sensiblerie, sentimentalisme facile, voire trop-plein de naïveté. Pour y voir plus clair, revenons alors au centre des cercles concentriques qui relient les personnages, Christine. Reprenons avec cette question simple : qui est-elle ? Jouée par la réalisatrice elle-même, c’est une jeune vidéaste vivant dans un monde où, filmées, des cartes postales kitchs et de mauvaises photographies chipées aux autres, sont douées de paroles. Cela, sous l’effet presque grotesque de doublages qu’elle réalise elle-même au micro, en ventriloque maladroite et fleur bleue. C’est un microcosme ludique, bruitique et protecteur où la mort d’un poisson rouge se transforme en procession tragi-comique de pick-ups. Une vie vue et fantasmée en cinémascope, où connaître le coup de foudre entre des rayonnages de baskets bleus et de ballerines rose bonbon est aussi probable que d’y déambuler les oreilles affublées de chaussettes à motifs ( !).

Bref, poursuivre son droit au bonheur, être en quête de beauté et d’amour, prier - crier, même « FUCK ! » -, pour jouir d’infimes miracles, telles sont les règles du jeu. Un jeu auquel veulent encore croire les adultes pour ne pas voir s’éteindre leur dernière étincelle d’enfance. N’est-ce pas en effet ce que tente de faire ce vendeur de chaussures paumé car tout juste divorcé, Richard (John Hawkes), lorsqu’il immole, au ralenti, sa propre main devant les yeux de ses deux gosses ? N’est-ce pas la fiction qu’il accepte d’inventer aux côtés de Christine, alors qu’ils marchent côte à côte pour la première fois, de son magasin jusqu’à Tyron Street, soit l’espace d’une rue traversée, ou soudainement, le temps d’une vie entière ?