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Carmen Jones se situe dans la lignée des Hallelujah !, Green Pastures, Cabin in the Sky, Stormy Weather et autres New Orleans, films de l’âge d’or hollywoodien, en quantité somme toute limitée, ayant pour caractéristique leur distribution totalement noire, leur all-black cast (ou caste ?). Il s’agissait pour la Fox, qui avait, avec Stormy Weather, préparé l’opinion publique à la participation des Afro-américains à l’effort et aux sacrifices de guerre, de leur rendre un juste coup de chapeau, dix ans plus tard.

Quarante ans avant Peter Sellars (pas le comique, l’autre), Otto Preminger transpose un opéra traditionnel dans un cadre, une époque, un milieu social contemporains (ce qui, quand on y regarde de près, n’est qu’une forme d’exotisme à rebours, pas moins dépaysant que l’autre), avec des couleurs saturées de brun (comme les séquences urbaines de Vertigo) et des bleus éclatants obtenus par le procédé DeLuxe, avec aussi des décors fouillés, détaillés, vraisemblables et un parti-pris stylistique vériste qui annonce le mouvement hyperréaliste américain. L’action ne se situe ni dans l’Andalousie du 19e siècle, ni dans le Vieux-Port ou la Canebière de Marius et César (nous ne sommes ni dans la pagnolade ni dans l’espagnolade), mais dans le Sud des Etats-Unis, pendant la seconde Guerre mondiale.

L’appropriation (et l’achat à l’encan) par les USA de tout l’art occidental (et des cerveaux qui vont avec), guerre économique qui commence en même temps que le Premier conflit mondial qui a tôt fait d’augurer du déclin de la vieille Europe, se traduira par une inversion des valeurs du marché de l’art mais aussi par quelques adaptations cinématographiques assez croustillantes, valant leur pesant de beurre de cacahuète (le démarrage des superproductions de l’usine à raves date également de cette période), de chefs d’œuvre de notre patrimoine le plus prestigieux (cf. l’exemple tardif du film West Side Story dont le scénario n’est qu’un copié/collé du Roméo et Juliette de Shakespeare)...

Dorothy Dandridge - qui apparaît en chanteuse depuis les années trente dans des trésors du film de jazz que nous montrait dans son grenier du Pecq le collectionneur et ami Jo Milgram, récemment disparu, tels que Big Broadcast of 1936 (1935), aux côtés des Nicholas Brothers, A Day at the Races (1937), avec les Marx Brothers, Sun Valley Serenade (1941) accompagnée par l’orchestre de Glenn Miller dans un magnifique "Chattanooga Choo Choo" ou Atlantic City (1944), pas loin de Louis Armstrong - incarne l’allumeuse Carmen, modèle de femme provocante, inconstante et imprévisible, qui définit ainsi ses rapports SM avec les hommes : « L’un se fendra d’un diamant et je lui refuserai une cigarette, l’autre me traitera en chienne et je ne lui refuserai rien ». Elle fait marcher ses prétendants, les manipule, mais se prend elle-même les jolis pieds (aux orteils vernis séchés par l’haleine de ses amants) dans le tapis du jeu de poker qu’est son existence. La môme n’est pas cigarettière, elle travaille, comme dit Ferrat, en usine, pas à Créteil (tout a été délocalisé), pas à Clichy-sous-Bois (tout a flambé), mais à Jacksonville, dans une unité fabriquant des parachutes en vue du Débarquement en Normandie.