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Cependant, voir utiliser la préparation d’un film utilisé comme moyen de kidnapper un leader d’opinion dit quelque chose d’assez fort sur le cinéma. Sur son rapport au monde réel fait de pouvoir et de faiblesse. Les services secrets marocains qui contactent un malfrat obscur, Figon, pour produire un documentaire sur la décolonisation avec Franju à la réalisation, Duras au commentaire, et Ben Barka dans le rôle du conseiller historique. Et comme si cela ne suffisait pas, Anne-Marie Coffinet, comédienne de second plan, habituée des films d’Audiard, n’est autre que la maîtresse de Figon. Le monde du cinéma omniprésent dans l’affaire Ben Barka. Ce petit monde noyé dans une fiction de soi et du monde, souvent perdu dans la représentation, qui se voit ramener à la réalité sourde et crasse des barbouzeries étatiques. Passionnant. Fascinant.

Bref. D’emblée, au scénario, Serge Le Péron - et ses compères Saïd Smihi et Frédérique Moreau - frappent assez fort. Qu’un sujet historique soit traité selon un angle précis et intéressant, c’est assez rare pour être souligné. En particulier dans le cinéma français. Il suffit de voir le Joyeux Noël de Christian Carion pour s’en convaincre. Malheureusement, très vite, cette bonne base va quelque peu s’effriter du fait d’un traitement contestable.

Serge le Péron a choisi dans J’ai vu tuer Ben Barka de recourir au style du roman noir. Le film est décomposé en chapitres, s’appuie sur une déstructuration du récit, fait appel à un narrateur, utilise l’argot... Bref, on se croirait presque dans une adaptation d’un livre de Jean-Patrick Manchette. Je dis bien « presque » car l’auteur de Nada ou de La Position du tireur couché est loin d’être égalé par des exercices de style assez laborieux. Mais, ma foi, vu le déroulement de l’affaire Ben Barka, avec ces ripoux et autres gangsters, le traitement au noir n’est pas dénué de fondement. Et c’est même ce choix de narration qui les minutes s’écoulant va permettre de ne pas s’enfuir en courant et même de prendre un certain plaisir.

Car, parallèlement, Serge Le Péron sombre dans les affres de la reconstitution. En commençant par l’habillage : les costumes, la photographie... Globalement, on se croirait devant sa télé à regarder un Maigret version téléfilm France 2. On ne serait pas surpris de voir Bruno Crémer débouler au coin d’une rue. La lumière est froide donnant aux choses et aux corps cette teinte gris marron qui fait en France la touche des reconstitutions d’époque. Des grands coups de peinture fraîche tentent maladroitement de redonner vie à certains lieux disparus. Le Publicis Saint Germain se trouve ainsi remis sur pied avec des murs si éclatants qu’ils jurent au milieu des immeubles alentour portant sur leur façade la patine de l’âge.

Par souci d’exhaustivité historique, certains plans se trouvent ainsi totalement plombés. Et cela ne touche pas que le décor, que le contenant. Cette quête de la vérité touche également le contenu quitte à le rendre indigeste. Par souci de faire éducatif, de bien expliquer les tenants de l’enlèvement de Mehdi Ben Barka, Serge Le Péron se laisse aller à plusieurs reprises à des petites séquences d’explication de texte. C’est d’abord pour planter le décor à l’aide d’images d’archives - avec Simon Abkarian qui apparaît filmé en noir et blanc -, pour signaler ici l’implication de la CIA - expédiée en deux ou trois scènes -, ou pour combler là des ellipses - avec Josiane Balasko alias Duras en narratrice face caméra.