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LE PETIT LIEUTENANT
de Xavier Beauvois
Par Marion KLOTZ

SYNOPSIS : Jeune lieutenant de police formé en province, Antoine est affecté dans un commissariat parisien. Il travaille sous la direction du Commandant Vaudieu, séduisante quinquagénaire revenue aux affaires après avoir traversé un drame familial. Ces deux êtres vont apprendre à se connaître au cours d’une enquête sur le meurtre de plusieurs SDF.



EN FACE

Nord était déjà l’affirmation d’un cinéma organique et brutal qui raconte par dépeçage ; dans son dernier film Beauvois reprend le procédé cette fois plus que jamais chirurgical. Le Petit Lieutenant laisse d’abord apparaître le thème de l’alcoolisme, du rapport à la substance tantôt vicié tantôt festif et qui dans Nord donnait forme à la figure paternelle. S’attaquant à son être, à ses chairs, le vice était la condition d’apparition d’un personnage, sa substance même. Une réalité lourde investissant la totalité de l’image, s’accrochant au décor et à la lumière comme une ombre persistante qui s’impose et éprouve le récit. Ainsi la bestialité et la noirceur du père résonnaient dans les moindres détails comme dans l’ennui sordide de soirées en famille. Nord était l’histoire d’un fils à travers le portrait du père, l’histoire d’une lutte. Ici Beauvois renouvelle l’opération en taillant dans la chair de ses personnages et à la pâte de leur environnement l’ensemble des enjeux du film. Obsession de la substance peut-être, un besoin de "faire" du cinéma en s’attaquant à sa matière première, les hommes. Un cinéma d’instinct où la mise en scène serait mise à l’épreuve, un cinéma qui tendrait à se faire sentir plus qu’à être lu, un cinéma qui plus qu’une approche du cinéma tente une approche de la vie, au moins d’une certaine réalité. Il y à bien chez Beauvois ce réalisme qui par la cruauté de son efficacité ne se laisserait pas expliquer, laissant entendre aux mots qui tentent ici de le rattraper que la course est perdue d’avance. Tentons simplement de sentir sa masse, son corps, d’en esquisser le portrait.

Comme Nord, Le Petit Lieutenant pousse à son paroxysme le principe d’une lutte, qui s’infiltre dans les moindres fibres de l’image et cette fois tisse une trame à l’intérieur même du récit. Percer la peau fine, trop fine de ce récit et entrevoir l’au-delà d’une affaire de meurtre à trois cent euros prétexte presque et en tout cas réceptacle de la substance brute et violente du film. A l’encontre de la résolution d’une enquête servant plus de décor, s’orchestre une logique d’anéantissement comme une idée fixe, la mise en lumière d’un visage. Beauvois démembre les clichés du polar Tv et s’en joue faisant résonner leur inconsistance. Il braque sur leur peau lisse la réalité au quotidien d’une brigade criminelle, une lumière franche violente qui traverse le corps du nouveau venu, s’arrête fulgurante et crépusculaire sur le portrait d’une femme, chef d’équipe. Un visage unique à l’image d’un cinéma qui se met à nu, se tâte, tissant des intrigues qui semblent se construirent comme elles se rongent et donne à leur impulsion première la saveur de leur fin ; le commissaire Vaudieu reprend du service comme on regarde derrière soi. Ainsi il est laissé à la fable du provincial venu troquer à Paris diplôme et uniforme pour des rêves de cow-boys la liberté de prendre ses aises avant d’être évincé. Antoine quitte le foyer familial, tourne le dos à la crasse des écoles pour voir devant lui se dérouler le tapis rouge. Il s’agira de le faire passer sur le billard. Le dernier Beauvois serait-il plus la peinture d’une autopsie que le récit d’un meurtre et la résolution de l’affaire qui s’y rapporte ?