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CINEBLOGS
Etat critique
Par Matthieu CHEREAU


La découverte des blogs s’accompagne le plus souvent de questions d’ordre technique. Il faut avant tout choisir ses outils, opter pour une fréquentation épisodique (on se rend de temps à autre sur un blog), quotidienne (on s’abonne aux blogs par le biais d’agrégateurs comme Bloglines) ou compulsive (on aspire l’intégralité d’un blog, mettons avec Naja).

Régulièrement actualisés et souvent riches, les cinéblogs incitent à des visites fréquentes et ce d’autant qu’ils se renvoient les uns aux autres. Une sorte de communauté peu à peu se dessine, diffuse mais soudée autour de quelques réseaux (Kaywa, Typepad et Livejournal notamment). On se cite et s’apostrophe, l’air y est chargé et les débats passionnés. Après un tour rapide, trois ou quatre cinéblogs se distinguent, auxquels on choisit d’accorder notre attention.

C’est l’originalité qui d’emblée surprend, si bien qu’un peu perdu on se voit reconduit à revenir à des questions de méthode : à quels principes ces écritures obéissent-elles, et pour employer un vocabulaire militant pas totalement hors à propos dans le cas de ces blogs, d’où exactement parlent-elles ? Des questions plus précises encore transparaissent dans certains textes : doit-on relater l’expérience du film ou simplement écrire sur lui ? Deux cas se présentent : analyse et perception s’emmêlent ou se disqualifient l’une l’autre. Z. écrit : « Pour certains films, pensais-je, la justesse de notre perception à leur égard importe peu*, c’est l’analyse [qu’on en fait] qui importe, (ce qu’il suscite) ». Analyser ou percevoir, les termes semblent exclusifs alors même que l’écriture se conjugue au passé. Recourant à une sorte d’imparfait narratif, Z. invite à l’expérience d’une écriture réminiscente. La parole, dans ce cadre, “se pense” et “veut dire”, se veut autrement dit sur un mode strictement inchoatif. Incomplète, elle n’en finit jamais de se préciser, de s’ajuster par rapport à ce qu’elle est ou a été. C’est l’écriture critique à géométrie variable, qui contient en elle-même ses différents degrés, ainsi que les éléments de sa propre extension. Chaque texte vaut à la fois comme brouillon et programme.

Le plus séduisant chez Z., c’est cette écriture dure et haletante qui se déploie généreusement dans tous les sens possibles et imaginables. D’où ce côté résolument lâche et parcellaire de textes dans lesquels l’analyse le dispute à l’état d’âme, l’invective à la confidence. S’appuyant sur les mêmes formules (« je m’étais dis », « j’avais noté », “Pendant mon footing j’avais pensé”), Z. accélère d’un coup, prend la tangente et revient de manière détournée pour mieux enfoncer le clou. Aucun plan ni maniérisme dans tout cela, d’abord un plaisir de la langue, un sens aigu du timing et de la polémique. Aucun plan, car dans le grand débordement du verbe, les frontières s’atténuent entre intention et improvisation, l’écriture fait retour à une expérience plus initiale. La critique se présente à visage découvert, comme une réminiscence parsemée d’éclairs. Z. au sujet des Amants réguliers de Philippe Garrel : « - La séquence du début, l’émeute, le lieu de l’émeute, (dans un sens presque Lacanien), un lieu/mémoire, (ou lieu-mémoire ?), était très belle, (à venir), on se dit d’ailleurs, certains blogs ressemblent à de tels lieux, des lieux d’émeutes, ( ex : , ex : ), il ne cherche pas la reconstitution, on voit bien que c’est filmé dans une sorte de grand terrain vague, un lieu fantasmatique ». D’autres lui emboîtent le pas dans l’écriture de la mémoire, en recourant à un passé composé tout aussi atypique. J...S... écrit « Je me suis dit qu’il y avait une fixité de l’émotion, que l’émotion était nécessairement fixe, que pour magnifier une émotion il n’y avait rien de tel que la fixité d’un corps (figé dans l’émotion comme on dit)”. L’underacting a toujours eu partie liée avec l’épiphanie, mais cela J...S...l’illustre davantage qu’il ne l’explique : derrière l’image d’une formule et celle d’une figure, s’élabore une pensée de la photographie et avec elle du cinéma. La définition de l’expérience se trouve pratiquement comprise dans celle du médium artistique. L’esthétique se voit revisitée sur un mode discrètement phénoménologique.