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L’IVRESSE DU POUVOIR
de Claude Chabrol
Par Frédéric FOUBERT

SYNOPSIS : Jeanne Charmant Killman, juge d’instruction, est chargée de démêler et d’instruire une complexe affaire de concussion et de détournements de fonds mettant en cause le président d’un important groupe industriel. Au fur et à mesure de ses investigations et de ses interrogatoires, elle comprend que son pouvoir s’accroit : plus elle pénètre de secrets, plus ses moyens de pression augmentent. Mais dans le même temps, et pour les mêmes raisons, sa vie privée se fragilise.



POINT DE VUE

Depuis une quinzaine d’années, la mise en scène selon Claude Chabrol a atteint un point d’achèvement admirable, exquis et unique en son genre. Son art est celui d’un vieux maître sûr de ses effets, sa maîtrise confine à l’épure. Ses plans sont ciselés avec une précision diabolique et jubilatoire, servis par une caméra qui excelle, en un travelling harmonieux, un glissement rigolard, une coupe franche ou un fondu inattendu, à saisir un malaise diffus entre les êtres, un rapport de force, la dissimulation de cette culpabilité qui nous ronge tous. Le cinéphile bondit sur son siège, applaudit des deux mains, en un mot se régale. Les opus se succèdent avec une régularité tout aussi réjouissante, et tous ensemble dessinent une œuvre qu’on qualifierait de crépusculaire si elle n’était habitée de cette joie quasi juvénile à sublimer chacun de ses mouvements. Cerise sur le gâteau, tout ceci n’empêche pas qu’il y a, bon an mal an, des « grands Chabrol » et des « petits Chabrol ». L’ivresse du pouvoir arrive à point nommé pour perturber le jugement, en proposant cette anomalie : c’est un petit Chabrol qui a l’ambition d’un grand.

L’ambition d’un grand, parce que, chose rare dans le paysage du cinéma français, le film s’empare d’un récent scandale politico-financier pour en faire la matière d’une fiction. En l’occurrence, c’est une relecture de l’affaire Elf, qui risque de faire parler les éditorialistes de tout poil. Un carton malicieux placé au début du film précise : « Toute ressemblance avec des personnages connus serait, comme on dit, fortuite... ». Pied de nez narquois, qui invite le spectateur à lire entre les lignes. L’ivresse du pouvoir est donc construit comme un jeu de piste, où il s’agit de reconnaître des personnalités connues derrière les comédiens tout aussi célèbres, de la juge d’instruction Eva Joly au capitaine d’industrie Loïk Le Floch-Prigent. Un « Qui est qui ? » scolaire, redoublé par les invraisemblables jeux de mots sur les noms des personnages : le beau Patrick Bruel est Sibaud, Delombre finira à l’ombre, l’avocat Parlebas, et la juge porte le nom si évocateur de Charmant-Killman , qui dit aussi bien sa féminité conquérante que sa volonté de briser le pouvoir des hommes d’influence. C’est amusant, mais un brin lassant, voire lourdement démonstratif, d’autant plus que cet itinéraire balisé ne débouche sur rien de concret. Chabrol ne s’intéresse plus au suspense pour le suspense depuis longtemps, il mène en bateau pour le plaisir de la balade et il ne faut pas compter sur lui pour proposer une démonstration des tenants et aboutissants de l’affaire Elf, ce qui risque de décevoir bon nombre des éditorialistes d’abord alléchés. Le tout finira en eau de boudin, sur un air de désillusion à la limite du j’m’en foutisme. Politiquement, l’intérêt principal de Chabrol dans la relecture de cette affaire, c’est de pratiquer à nouveau un marxisme bon enfant : rappeler que la société est dominée par les rapports de classe et en profiter pour déculotter les puissants. Le générique est éloquent à cet égard, qui voit le nom du cinéaste s’inscrire sur le pantalon baissé du PDG François Berléand. Mais le mystère reste au point mort, et au bout de la dixième confrontation bavarde champ/contrechamp dans le bureau de la juge, même le chabrophile le plus convaincu doit se rendre à l’évidence : il s’ennuie ferme.