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Pendant de longues années, Cécile Rousset a été la voisine d’un monsieur de 83 ans. Un comédien très talentueux. Un jour elle a décidé d’écouter ses souvenirs, l’expression débridée, désordonnée de sa mémoire, et de l’enregistrer. Prises de sons réels, subtils coups de crayon, comme esquissés, comme à peine posés sur la feuille blanche. Mélange des matériaux pour aboutir au portrait proche de ce qu’est cet homme pour Cécile Rousset. Paul. Et à défaut de magie, de transcendance du dispositif, c’est la tendresse et la douceur qui l’emportent. Douceur de la voix de Paul, comme en dehors du temps, regardant sa vie avec un certain amusement, parfois teinté de plaisir et de nostalgie, parfois teinté de blessures, comme lorsqu’il se remémore cette guerre et que Cécile Rousset choisit de filmer le noir. Tendresse du coup de pinceau, tendresse du fond blanc, de l’anecdote anodine qui se révèle aussi importante que le mariage ou la séparation. C’est donc l’individualité qui convoque la mémoire collective, le passé qui se mêle au présent, la mort qui embrasse la dérision et la légèreté. C’est le récit de Paul et la sensibilité créatrice d’une jeune femme qui se rencontrent, et font de ces huit petites minutes un témoignage de l’intemporalité.

Dry Whiskey, de Robert Budreau. Dans une région reculée et rurale d’Amérique du Nord, un fils tente de renouer avec son vieux père décidé à arrêter définitivement l’alcool, après un accident lors duquel il croit avoir renversé et tué le fils d’un de ses meilleurs amis. Les deux hommes étouffent l’affaire mais le père, rongé par la culpabilité, se suicide. On apprendra qu’il n’est en fait pas responsable de la mort du jeune garçon. 21 minutes. Sans sourciller, Robert Budreau va droit au but, adapte fidèlement la nouvelle dont son scénario est évidemment tiré, et s’en va sur la pointe des pieds. On ne retiendra rien de Dry Whiskey. Non pas que le film soit mauvais, mais il est la représentation type du court-métrage bâtard oscillant entre la narration linéaire et immersive (qui aurait nécessité plus d’une heure pour s’épanouir), et le pic fragile et intense, ici trop dilué pour subsister. Droit dans ses bottes, calé dans son rocking-chair, Dry Whiskey accepte donc son destin le sourire aux lèvres, n’esquisse pas un geste de contestation, conditionné, et s’envole avec une certaine classe pour le pays de l’oubli.

LES MOYENS-METRAGES

’Du court au long’ est une des ’séances spéciales’ du festival, dont les organisateurs ont eu la bonne idée de laisser la place à des oeuvres appartenant à une catégorie souvent sacrifiée, le moyen-métrage, car trop court pour sortir en salle, et trop long pour être sélectionnée dans les nombreux festivals dédiés au court-métrage. Manue bolonaise et A corps défendant font respectivement 43 et 46 minutes, et ont indéniablement complété la programmation déjà très éclectique de l’événement.

Sophie Letourneur est toujours très touchante. Dans un coin de la salle, un peu timide, visiblement hésitante, elle bafouille quelques mots de présentation, s’éclipse et laisse la lumière retomber. Manue bolonaise.

Dans La tête dans le vide, son précédent court-métrage, Sophie Letourneur filmait l’entre-deux, le temps qui passe, le caractère anodin d’une soirée entre filles, sans événement particulier. Le dispositif est ici identique, mais étiré sur 45 minutes et adapté à de jeunes collégiens qui découvrent l’amour et l’amitié. Alors que la courte durée de La tête dans le vide était propice à cette démarche, à cette utopique recherche du cinéma-vérité, captation d’un événement sur le vif, dans l’air du temps, et mettait en valeur ses principaux atouts, Manue bolonaise ne fait qu’aller dans le sens inverse du but recherché et se révèle être le pendant négatif de La tête dans le vide, soit la crucifixion de la puissance de l’éphémère par la durée et la répétition. Victime de son propre dispositif, Letourneur s’enferme en effet dans une implacable logique narrative, dans cet enchaînement ininterrompu de saynètes terriblement lisibles et démonstratrices de par leur volonté de paraître anodines, justement. Manue bolonaise, c’est la destruction de l’effet par l’effet, l’annihilation de la démarche par la répétition de la démarche. Ou comment distiller à l’intérieur même de son oeuvre les éléments nécessaires à sa neutralisation.