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LA DISCOTHEQUE
DES FILMS #7

Rain and Tears de Aphrodite’s Child dans Marie-Jo et ses deux amours de Robert Guédiguian
Par Frédéric FOUBERT

« J’aperçois une petite ville américaine, minable, criarde, une sorte de juke-box avec ses lumières au néon, ses bars et ses joueurs de poker. Tout à fait l’intérieur d’un juke-box. Le film se colore, acquiert une saveur particulière. Tout votre travail se trouve influencé par cette vision. » Vincente MINNELLI, à propos de Comme un torrent, « Cahiers du cinéma », n°128, février 1962.



Une chanson, un film, une histoire... Quand les cinéastes piochent les bons morceaux dans leur discothèque personnelle, on ne les entend plus de la même façon... Petite promenade à l’intérieur du juke-box, là où le rock transforme l’image, et inversement...

C’est plus qu’un simple tube : une véritable scie, une rengaine au pouvoir d’attraction inentamé : depuis son foudroyant succès à l’été 68, pas une journée sans qu’au moins une station radio du globe ne diffuse le Rain and Tears des Aphrodite’s Child, ce drôle de groupe, réunion de talents divers, bande de dandys qui semblaient se rencontrer par hasard (Vangelis compose, Boris Bergman écrit les textes, Demis Roussos les chante). Le pic le plus mémorable de leur association fut donc ce classique instantané, un « slow » comme on disait alors, sommet baroque de pop larmoyante, dont la puissance d’émotion ne semble pas décidée à se perdre dans la nuit des temps. Combien de couples se sont-ils rencontrés sur cette chanson, combien pleurent encore toutes les larmes de leurs corps en l’écoutant, combien d’enfants doivent leur naissance à cette ballade langoureuse ? Tube insubmersible, et véritable point de rencontre des auditeurs de l’époque. Certains préféraient sans doute emballer sur Night in white satin (Moody Blues), d’autres tremblaient pour House of the Rising Sun (Animals), d’autres encore étaient restés bloqués sur A Whiter shade of pale (Procol Harum), mais Rain and Tears faisait succomber tout le monde, à chaque diffusion créait de nouveaux zélotes. Même les fans des Stones l’écoutaient en cachette. Impossible d’y échapper.

Aujourd’hui encore, le morceau fait figure de madeleine de Proust pour une génération entière de cinéastes nés après la guerre, et qui avaient entre quinze et vingt ans cet été-là. De l’Estaque à Taïwan, on continue d’écouter le morceau avec la même ferveur adolescente et, si possible, en boucle. Hou Hsiao-Hsien (né en 47) en a fait récemment la colonne vertébrale du segment le plus autobiographique de Three Times, l’épisode sixties. Trois ans avant, en 2002, Robert Guédiguian (date de naissance : 1953) en dispensait déjà quelques extraits dans l’un de ses plus beaux films, mélo tragique et ravagé, Marie-Jo et ses deux amours.

Véritable crève-cœur pour les baby-boomers, Rain and Tears est peut-être un peu trop tire-larmes pour être honnête. Il est vrai que sa fonction principale est de briser le cœur de ses auditeurs. En parlant de son compositeur attitré, Steven Spielberg avait dit un jour : « Je sais mettre une larme dans l’œil du spectateur, mais seul John Williams peut la faire couler. » Ce qui produisit, pour le pire, des tonnes d’orchestrations pompières, de l’émotion au kilomètre, des marées de kleenex mouillés. Robert Guédiguian est un cinéaste d’une autre trempe, et d’une impudeur plus retorse. Marie-Jo est ses deux amours travaille aussi à l’émotion, embue les yeux de ses spectateurs, mais le moment où la larme coule est confié à un tube aux effets essentiellement lacrymaux, au point qu’on ne sait plus au juste ce qui, du film ou de notre mémoire de mélomane fleur bleue, nous fait chavirer.