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L’expérience "personnelle" et intime de la danse, c’est celle que le clip de Praise you, qu’a réalisé Spike Jonze avec la complicité de Roman Coppola, met en avant. Devant la file d’attente d’un cinéma, un homme sans look, accompagné de six comparses, enclenche son ghetto-blaster et se lance dans une chorégraphie approximative au rythme du frénétique morceau de Fatboy Slim. Pirouettes, sauts, mouvements disgracieux, tentatives de smurf, tout y passe, sous les yeux éberlués des badauds. Ces danseurs du dimanche, c’est le Torrance Community Dance Group, une troupe d’amateurs adeptes du happening menée par un certain Richard Koufey. La danse, telle qu’on l’envisage ici, est totalement déshinibée. Elle quitte les plateaux télés pour investir la rue. Et, surtout, elle replace l’envie, la pulsion, au centre des débats. Koufey danse parce qu’il en a besoin, c’est peut-être un exutoire. Dans Praise you, on danse n’importe comment, ou plutôt comme on le sent, sans aucune règle préétablie, ce qui fait de ce clip un formidable pied de nez aux chorégraphies télévisuelles sans saveur.

Si la notion de chorégraphie demeure toutefois bien présente (les danseurs ne font pas n’importe quoi et tentent quand même - certes maladroitement - d’être coordonnés), Richard Koufey, le leader, semble toujours au bord de lâcher les autres. Boule d’énergie mue par la musique, il redonne à la danse son caractère de nécessité. D’ailleurs, quand un vigile vient couper le son du ghetto-blaster, on sent bien que c’est grave. Non seulement parce que le clip s’arrête, mais surtout parce que l’on interrompt alors Koufey dans un élan vital. Encouragé par les badauds qui se prennent au jeu, il réenclenchera d’ailleurs la lecture du cd et reprendra son spectacle improvisé sans qu’on ne l’arrête plus.

Praise You s’oppose ainsi au Weapon of Choice que réalisera Jonze deux ans plus tard pour le même Fatboy Slim : dans ce clip, fameux pour la prestation dansée de Christopher Walken, la manière d’appréhender la danse se rapprochera de la façon dont on l’envisage dans le cadre de la comédie musicale classique (Walken ayant d’ailleurs répété quatre jours avec un chorégraphe professionnel). Praise you, au contraire, refuse de faire appel à des professionnels, se passe d’un plateau clinquant pour préférer la captation brute, en vidéo, dans la rue, façon "caméra cachée".

Dans la logique classique du clip, la bande de Koufey est constituée d’imposteurs. Praise you nargue les convenances et c’est cette liberté qui le rend si jubilatoire. Cette logique d’imposture est aussi tout à fait logique pour un morceau faisant d’un "sample" sa base, sa fondation. Tout comme Norman Cook s’approprie une chanson qui n’est pas la sienne (Take Yo Praise de Camille Varborough), c’est ici une troupe de danseurs qui met la main sur le morceau de Fatboy Slim pour en faire le support de leur délire chorégraphique. La démarche apporte une salutaire fraîcheur à la musique du "Funk Soul Brother". Car si Norman Cook est le brillant ingénieur du son qui livra aux dancefloors ce disque énorme qu’est You’ve Come a Long Way, Baby, sa musique est aujourd’hui prisonnière de formules et revoir le clip de Praise you - mais aussi d’autres - rappelle à quel point l’image participa grandement de son succès.

Pourtant - et c’est là que le clip est le plus passionnant - le Torrance Community Dance Group n’existe pas. Richard Koufey non plus. Le danseur fou de Praise you n’est autre que... Spike Jonze lui-même. Et les autres danseurs sont des professionnels qui ont été engagés pour les besoins du clip. L’histoire était trop belle. Tout cela n’était qu’un gigantesque canular et les cameramen qui filmèrent la performance durent en fait s’immiscer parmi les passants, tels des touristes, sans se faire remarquer. L’imposture n’était pas juste celle d’amateurs s’arrogeant le droit de créer un spectacle de rue non autorisé, c’était encore plus la gigantesque farce faite à l’industrie du disque par un réalisateur décidément très inspiré...