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CHANG CHEH
Réalisateur
Par Romain CARLIOZ



OU GISENT LES HEROS ?

Que n’a-t-on pas dit sur Chang Cheh, cinéaste symbole de l’âge d’or des frères Shaw et du cinéma populaire hongkongais des années 70 ? Artisan émérite et laxiste laissant la direction des tournages à ses nombreux assistants ; cinéaste obsédé par les corps virils et le sang qui en jaillit...etc. Pourtant, aucune de ces définitions ne semblent capable de rendre compte efficacement de la mystérieuse fascination qui saisit chaque spectateur à la vision de cette œuvre brutale, lyrique et prolifique. Car Chang Cheh, plus que tout autre cinéaste chinois moderne, a fondé son art sauvage de la mise en scène sur la reprise et le prolongement, construisant pas à pas un cinéma où les corps passagers des artistes martiaux servent de matière première à une représentation sacrificielle de l’héroïsme.

Né en 1923 en Chine, Chang Cheh cultive un profond respect pour la culture littéraire chinoise, et son précoce début de carrière s’organise entre le théâtre et le cinéma à Shanghaï puis à Taïwan où il réalise en 1949 un premier film anecdotique, Storm Cloud over Alishan. Ce n’est que bien plus tard, entre 1965 et 1975, avec l’appui du scénariste Ni Kuan, qu’il réalise le cœur palpitant de son œuvre : une série de films romantiques, sanglants et capitaux dans l’histoire du cinéma d’action hongkongais. De ces kilomètres de pellicule déversées en boucle sur les écrans d’Asie on peut extraire quelques titres qui, de La Rage du Tigre à Vengeance en passant par Le Justicier de Shanghaï, constituent autant d’étapes dans l’exploration d’un imaginaire ancestral, violent et torturé.

Pour appréhender un film de Chang Cheh, il faut d’abord se débarrasser de ses habitudes. Son cinéma est un univers clos, anthropophage, qui trouve en lui-même la force de se relever et de reprendre perpétuellement la même histoire. D’un film à l’autre, le cinéaste organise une étrange circulation de fluides et de sentiments dont le centre est le corps du héros, réinjecté dans la fiction pour mieux être supplicié quelques instants plus tard, dévoré par la folie meurtrière du récit. Sans doute est-ce une des raisons pour lesquelles cet ancien directeur de théâtre fut un grand consommateur d’acteurs (il a découvert, entre autres personnalités marquantes : Wang Yu, Fu Sheng, Ti Lung ou David Chiang) : ils sont la chair fraîche du film, cette raison d’être sans laquelle l’édifice se décompose inexorablement.

Au centre de cet inépuisable cycle de reproduction d’images, l’apparition d’un combattant émérite et vertueux est nécessairement soumise à la mort de son prédécesseur. À ce titre, Vengeance (1970) constitue une mise en abyme parfaite de ce dispositif, notamment à travers la mort du personnage principal, l’interprète d’opéra Guan Yulou (Ti Lung). Dans cette longue séquence de massacre caractéristique de l’esthétique changchéenne, l’assassinat sauvage du héros est monté en parallèle avec sa (fausse) mort sur scène et l’arrivée du corps successeur (Guan Xiaolou, son frère). Cet étonnant mixage de trois instants diégétiques distants, résume à lui seul l’axiome de la pensée changchéenne : les corps ne sont que les éphémères véhicules de valeurs héroïques qu’ils perpétuent éternellement.