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LA BELLE DE MOSCOU
de Rouben Mamoulian

NINOTCHKA
d’Ernst Lubitsch

Par Nicolas VILLODRE

La récente sortie en DVD de Silk Stockings (La Belle de Moscou), et celle, simultanée, en salle et en zone 2, de Ninotchka nous incitent à tenter une comparaison de ces deux films représentant chacun un moment de l’âge d’or des studios hollywoodiens.



Donc, Silk Stockings/ La Belle de Moscou refonte et adapte musicalement le chef d’œuvre de la comédie sentimentale d’Ernst Lubitsch, Ninotchka (1939), immortalisé par la sublime Greta Garbo, qui est, avec Marilyn (cf. http://www.objectif-cinema.com/article.php3 ?id_article=3635), la plus grande star de tous les temps.

On trouve aux côtés de la divine diva une vieille connaissance - ils se partageaient déjà la vedette dans As You Desire Me (1932) - , un acteur fin, ironique et donc tout ce qu’il y a de plus lubitschien, le sympathique Melvyn Douglas. Le musical est, quant à lui, signé de Rouben Mamoulian, qui, nous semble-t-il, est concerné à plus d’un titre par ce genre cinématographique auquel il est rompu ainsi que, naturellement, par son sujet : né en Géorgie (comme Staline) quasiment en même temps que le cinématographe - le pays faisait alors partie de l’Empire russe -, issu d’une famille arménienne, il a commencé par mettre en scène des pièces de théâtre à Londres en 1922 avant de s’installer aux Etats-Unis. A partir de 1927, il a dirigé des musicals qui obtiennent un certain succès à Broadway - Porgy and Bess, Oklahoma ! ou Carousel -, et a fait une carrière parallèle au cinéma en réalisant des remakes tels que Dr. Jekyll and Mr. Hyde (1931), The Mark of Zorro (1940), Blood and Sand (1941) et des films musicaux comme Love Me Tonight (1932), avec le couple vedette de l’époque : Maurice Chevalier et Jeannette MacDonald.

Mamoulian fera partie de la galère (romaine) du cinémascope, Cléopâtre, qui ruinera pratiquement la Fox, achèvera indirectement Marilyn (cf. le film inachevé Something’s Got to Give, 1962, du surcoté Cukor, dans lequel joue également... Cyd Charisse) et mettra un terme au système des studios.

Une partie du comique des deux films repose sur une série d’oppositions : sévère-souriant (« Garbo rit » était le slogan publicitaire de Ninotchka, comme le montre la bande-annonce de l’époque, qui se trouve en bonus dans le DVD), frigide-chaleureux, rigide-spontané, sévère-séduisant, laid-beau, terne-brillant, décadent-progressiste, instinctif-dialectique, pur-corrompu, Est-Ouest, débauche-édification, attraction-répulsion, fascination-indifférence, luxe-dénuement, argent-besoin, musique sérieuse-musique de film, etc. La dialectique amoureuse finira par l’emporter sur la dialectique matérialiste et permettra de résoudre harmonieusement la plupart de ces conflits.

Les situations grotesques et les nombreuses trouvailles des dialoguistes font efficacement le reste : l’apparition des trois marchandes de cigarettes dans Ninotchka (celles-ci deviennent de simples call-girls dans le remake) chargées de distraire les trois officiels soviétiques qui ressemblent aux Pieds nickelés, aux Dalton ou aux frères Ripolin, déclenche ce genre de réplique à la commissaire Nina Yakushova : « Camarades, vous avez beaucoup fumé ». La suite royale du palace parisien devient "suite des travailleurs", ce qui déculpabilise les émissaires qui y séjournent. Les définitions de la musique (« quelque chose de nécessaire aux défilés ») et de la danse (« du temps perdu ») auraient pu être signées des commissaires soviétiques chargés de la culture (à ce propos, cela a toujours paru saugrenu que les Soviétiques, comme plus tard les Cubains, fassent de la danse classique, académique, bourgeoise par définition, un art officiel). On n’hésite pas à recourir à des gags tout ce qu’il y a de plus élémentaires comme celui de Nina qui a plus vite fait de monter à pied qu’en ascenseur, dans le cas de Silk l’escalier du grand hôtel, dans celui de Ninotchka, carrrément celui de... la tour Eiffel.