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LA DISCOTHEQUE
DES FILMS #8

Sympathy for the Devil
dans One + One
(Jean-Luc Godard, 1969)
Par Frédéric FOUBERT

« J’aperçois une petite ville américaine, minable, criarde, une sorte de juke-box avec ses lumières au néon, ses bars et ses joueurs de poker. Tout à fait l’intérieur d’un juke-box. Le film se colore, acquiert une saveur particulière. Tout votre travail se trouve influencé par cette vision. » Vincente MINNELLI, à propos de Comme un torrent, « Cahiers du cinéma », n°128, février 1962.

Une chanson, un film, une histoire... Quand les cinéastes piochent les bons morceaux dans leur discothèque personnelle, on ne les entend plus de la même façon... Petite promenade à l’intérieur du juke-box, là où le rock transforme l’image, et inversement...



Fin sixties, alors que la révolution se mondialise, que les mouvements estudiantins se radicalisent, l’Angleterre pop continue d’attirer tous les regards, de happer les talents bohémiens avides de nouvelles expériences. Parmi ceux-ci, les anciens hérauts de la Nouvelle Vague. Précurseur, François Truffaut y a réalisé Fahrenheit 451 en 1966. A son tour, Godard accepte d’y tourner, mais à une seule condition : il veut les Beatles. Le deal avec les Quatre de Liverpool ne se fait finalement pas, le cinéaste le plus célèbre du monde doit se contenter d’un second choix : les Rolling Stones. C’est une excellente nouvelle, notamment parce qu’à ce moment-là, les Beatles ne sont déjà plus un groupe. Pendant l’enregistrement du Double Blanc, chacun compose et enregistre dans son coin, rêve de son futur en solo (one + one + one + one). Les Stones, à l’inverse, se réinventent en s’imaginant un destin de bande inséparable. En quelques années, ils ont appris à composer aussi bien que leur idole Chuck Berry, à foudroyer leur public en un rictus moqueur, à s’habiller mieux que les autres. Ils viennent de réaliser qu’à chacun de leur battement de cil, le monde frémit. Le fondateur Brian Jones est comme déjà mort, les rangs se resserrent autour du noyau dur, Jagger-Richards. Après les errements psychédéliques (un peu à la traîne des Beatles et des Beach Boys), c’est (déjà) l’heure du retour du rock. Le ton se durcit.

Godard arrive à l’été 68 dans les studios Olympic de Londres, installe le matériel et les rails pour les travellings, serre la main de Bill Wyman pendant que Jagger accorde sa guitare (seule photo de la rencontre). Juste à temps pour saisir l’enregistrement de Sympathy for the Devil, futur morceau phare de l’album Beggars Banquet et, incontestablement, l’une des plus grandes chansons du XXème siècle. Jusque-là, Jagger n’a jamais écrit de texte aussi brillant, sarcastique, novateur. Le film, alors, n’a plus qu’à proposer ce rêve de fan : assister à la lente élaboration de la chanson, observer ce mélange de travail et de sorcellerie qui fait que la musique s’enroule autour des mots, entendre une dizaine d’outakes, de faux départs, d’impros géniales. On découvrira ainsi une version de Sympathy limite country, une autre d’inspiration dylanienne, puis une dépouillée, avant que les congas ne s’invitent pour que la transe commence, et que le morceau trouve enfin sa diabolique incarnation.