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CARL TH. DREYER
Réalisateur
Par Peggy ZEJGMAN

DIRE LE NOM CHEZ DREYER

Lors de la projection de quatre films de Carl Th. Dreyer, Vampyr (1932), Jours de colères - Dies Irae (1943), Ordet - La parole (1955) et Gertrud (1964), un questionnement lancinant s’est imposé : pourquoi les personnages répètent-ils ainsi le nom de celui ou celle à qui ils s’adressent ? (1)

Au-delà d’un mot, toutefois, le nom est, chez Dreyer, un ensemble de sons, comme une musique, et l’appel ressemble par moments à une mélopée magique. Sous ces dehors lyriques, le nom est aussi porteur de sens, les personnages ne sont pas baptisés au hasard. Pourtant, à force d’être dit, répété, scandé, le nom devient bientôt vide, bientôt vain.



La mélopée magique du nom

Prononcer un nom, c’est émettre les quelques notes qui le composent, c’est ressentir son rythme, c’est le rendre vivant. Cette dimension musicale semble essentielle dans les films de Dreyer.

Si Vampyr est un film parlant, c’est uniquement par bribes, par éclats ou par murmures. Et des quelques paroles qui se font entendre, déjà le nom tient une place importante. Certes, Allan Grey, le personnage principal, ne se présente jamais, ne se nomme jamais. Certes, les nombreux seconds rôles ont plutôt valeur de symboles, mais pourtant quelques figures se détachent et des noms apparaissent. Les deux filles du châtelain, Gisèle et Leone, sont les personnages de Vampyr les plus attachées au nom. Leone, la jeune femme infectée par le baiser cruel de la femme vampire, s’échappe souvent du château pour errer, presque morte, dans les bois. C’est son nom qui la tient encore du côté des vivants. Sa recherche donne d’ailleurs lieu à une scène onirique où la voix, l’appel par le nom devient une mélodie, une mélopée. Au milieu du parc attenant au château, dans une atmosphère nébuleuse et onirique, Allan Grey, Gisèle et les domestiques scandent le nom de Leone - sans crier jamais à pleine voix, mais en chantant presque, d’une voix douce et absente.

Cette scène inaugure d’autres séquences dans les films suivants de Dreyer, où la quête d’un être cher amène un appel, une scansion musicale du nom, comme une formule magique pour le retrouver. Ainsi, dans Ordet, Johannes, le frère « illuminé » s’enfuit à plusieurs reprises dans les dunes. Quelques scènes sont consacrées à sa recherche et l’appel de son nom y est le seul dialogue : les voix se répondent, ne criant jamais, mais s’élevant avec douceur. Les voix graves ou féminines se mêlent pour dire dans le même rythme ces trois syllabes : Johannes. A la fin du film, dans l’une des dernières séquences, chaque membre de la famille tente de le retrouver, répétant son nom. Et c’est cet appel, le regain de ce nom qui le sauve peut-être. Ordet signifie la Parole, et ici le nom en devient une.