Annuaire boutique
Librairie Lis-Voir
PriceMinister
Amazon
Fnac

 
     




 

 

 

 

RETROSPECTIVE
RICHARD FLEISCHER

La Cinémathèque Française
Du 31 mai au 23 juillet 2006

Samedi 3 juin - 16h30
Projection du film L’Étrangleur de Boston
Débat avec Jean Douchet, Jean-François Rauger et Jean-Baptiste Thoret
Animé par Bernard Benoliel
Par Jacques LOURCELLES



UN GRAND HOLLYWOODIEN

Il ne faut pas compter sur Richard Fleischer, né à Brooklyn en 1916, fils d’un des maîtres de l’animation à Hollywood, créateur de Betty Boop et de Popeye, rival de Walt Disney, etc., pour gémir de façon romantique, hypocrite ou immature sur les obstacles infranchissables auxquels on doit faire face quand on porte un nom célèbre et qu’on est né dans le sérail.

Ainsi Fleischer commence-t-il par ces mots le livre qu’il a écrit sur son père (Out of the Intwell, 2005) livre qui nous renseigne abondamment sur sa famille et ses origines, complétant ses mémoires (Just Tell Me When to Cry parus en 1993) : « On dit qu’il est difficile d’être le fils d’un homme célèbre, que vous vivez dans son ombre, que les comparaisons avec lui sont insupportables. Eh bien, j’ai été le fils d’un homme célèbre, et je n’ai pas du tout trouvé ça difficile. En fait, c’était formidable (...). Loin de vivre douloureusement dans son ombre, j’ai profité à fond de la chance de pouvoir me réchauffer à la lumière de sa gloire. Quand j’étais gosse, il me suffisait de préciser au directeur d’un cinéma que j’étais le fils de Max Fleischer pour obtenir un ticket gratuit... » Et Fleischer de continuer sur ce même ton enjoué, reconnaissant, paisible, l’évocation de la carrière de son père et, indirectement, de la sienne.

On dirait que le fait d’être né dans le sérail a encore accentué chez lui des qualités sans doute innées : la sérénité dans ses rapports avec son propre ego, la discrétion, la modestie, une sorte d’équilibre intime dans la façon de travailler, d’aborder, d’approfondir un sujet, qu’il s’agisse du plus anodin ou du plus atroce. Avant même d’aborder ce qui dans son oeuvre relève de la notion d’auteur au sens esthético-philosophique que ce terme a pris à l’intérieur de l’expression « politique des auteurs », il convient de désigner en lui l’auteur d’une série d’exploits, le surdoué de la mise en scène qui, dans chacun des genres où il s’est illustré (et Dieu sait s’ils furent nombreux !), a cherché consciemment ou inconsciemment, mais toujours avec la même humilité paradoxale, à y inscrire le film le plus abouti, le plus sidérant, le plus inventif, le plus définitif. A tel point que beaucoup de spectateurs qui connaissent à peine son nom réservent au plus profond de leurs souvenirs cinématographiques une place à part à tel ou tel de ces chefs-d’oeuvre. Citons pêle-mêle quelques-uns de ses exploits : on lui doit en autres le meilleur film d’aventures historiques (Les Vikings, documenté et lyrique, et dans son domaine jamais dépassé), la meilleure adaptation de Jules Verne (Vingt Mille Lieues sous les mers), ouvrage qui est aussi l’un des meilleurs films pour enfants dans la double acception de genre, à savoir : film qui doit plaire aux enfants et aux adultes ; ajoutons-y l’un des meilleurs films de guerre jamais réalisés (Between Heaven and Hell) avec ses personnages troubles, ambigus, décrits avec une audace insolite à l’époque, qualité qu’on retrouvera dans La Fille sur la balançoire, évocation éblouissante d’un fait-divers criminel et mondain. N’oublions pas Soleil vert, fable de S.-F. écologique, intrigante et efficace, ni non plus Barabbas, peut-être le meilleur film biblique des années soixante, film à la fois très sous-estimé et très imité, que ceux en tous cas qui l’ont vu dans sa version originale en 70mm n’ont jamais oublié.

Partout la virtuosité de Fleischer agit, en profondeur comme en surface. Tantôt elle clôt définitivement telle tendance d’un genre affirmé (la claustrophobie du film noir trouve son illustration limite dans The Narrow Margin, tourné pour les trois quarts dans un wagon de chemin de fer), tantôt elle ouvre des pistes qui lui serviront à lui-même et à d’autres. Dès 1949, avec Follow Me Quietly, Fleischer inaugure, à l’intérieur du film noir, le récit basé sur la recherche d’un tueur psychopathe (ou « serial killer »), fondant un genre à part qu’il reprendra dans L’Etrangleur de Boston et dans Ten Rillington Place, chef-d’oeuvre absolu dans la reconstitution documentaire d’un fait-divers atroce remettant en cause la notion même d’humanisme. Ailleurs, dans Le Voyage fantastique, il lance le film de miniaturisation se déroulant à l’intérieur du corps humain, tentative que Joe Dante parachèvera de manière plus brillante vingt ans plus tard dans L’Aventure intérieure.

J’ai longtemps cru que Fleischer avait travaillé et perfectionné sa virtuosité dans ses films d’action à petit budget des années quarante entrepris à la RKO chez Eagle Lion. En fait, c’était faux. Elle lui fut donnée tout de suite et dès Child of Divorce (1947), son premier film, demeuré invisible pendant des années (et que j’ai vu seulement pour ma part en 1980, c’est-à-dire presque un quart de siècle après la découverte de Fleischer, auteur brillant de Violent Saturday et de La Fille sur la balançoire).