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KHALIL JOREIGE
Co-réalisateurs
du film A Perfect Day
Entretien réalisé en 2006
par Philippe CHAPUIS


Objectif cinéma : D’où venez-vous (artistiquement parlant) ?

Khalil Joreige : On a fait des films qui se situaient toujours entre le monde des arts plastiques et le cinéma. Il y a eu deux “essais documentaires”, Khiam et Le film perdu (El film el mafkoud). Puis un court-métrage, il y a deux ans, qui s’appelait Cendres (Ramad). Avec Joana, on écrit et on réalise ensemble.

Le premier documentaire concerne un camp de détention au Liban qui s’appelle Khiam. C’était un camp où l’on ne pouvait pas aller. Le film est construit à partir du témoignage de six anciens détenus. Il raconte comment, alors qu’ils étaient en isolement complet, sans rien, ils ont réussi à fabriquer de petits objets artistiques qui leur permettaient de ne pas devenir fous, de rester humains. Ils travaillaient à partir de restes alimentaires : des noyaux de cerise qu’ils sculptaient, des restes de pain, puis ils avaient aussi besoin de fabriquer des objets qui leur manquaient : comment fabriquer une aiguille (car leurs vêtements étaient trop grands) quand on a rien ? ça pouvait être une aiguille avec un bout de métal ou avec du bois ou des noyaux de fruits séchés et taillés.
On a fait une enquête là-dessus.


Objectif cinéma : Et le second documentaire ?

Khalil Joreige : Le film perdu. Le 20 avril 2000, 10e anniversaire de la réunification du Yemen, une copie de notre premier film a été volé. Et nous, on est parti à la recherche de notre film au Yemen en essayant de comprendre qui avait pu voler le film, quel fan méconnu pouvait vouloir une copie de notre film ! Au Yemen, à l’époque du socialisme, il y avait quelques salles de cinéma puis après la réunification, toutes les infrastructures ont disparu. C’était donc un film sur notre position de cinéastes arabes, travaillant dans le monde arabe, sur notre statut et l’économie des images dans cette partie du monde. On a tourné jusqu’au 11 septembre 2001 et après, on a décidé d’arrêter parce que ça devenait trop anecdotique. On a terminé le film puis on a essayé de réfléchir à ce moment-là sur cette notion “ d’anecdotique ”, comme la possibilité d’écrire une histoire parallèle qui nous concerne en tant que Libanais...

C’est une question importante pour nous : que signifie travailler depuis Beyrouth ? On essaie de montrer que c’est un endroit aussi contemporain qu’ailleurs. On ne dit pas qu’il n’y a pas de problème avec l’Islam, avec la Chrétienté, qu’il n’y a pas de problème avec le terrorisme ou l’émancipation de la femme mais ce ne sont pas les seuls problèmes. Il y a d’autres choses qui supposent des attitudes très contemporaines par rapport aux enjeux esthétiques, à la narration, etc.


Objectif cinéma : Dans le cinéma, vous vous reconnaissez des influences ?

Khalil Joreige : Les gens qui nous marquent n’ont pas forcément la même esthétique que nous... On a été très marqués humainement par quelqu’un comme Abbas Kiarostami pourtant nos films ne ressemblent pas aux siens mais c’est quelqu’un - nous le connaissons personnellement - qui nous a aidé à faire confiance au réel. Les cinéastes qui nous plaisent... ça va de Garrel à Tsai Min Liang... On nous a parlé d’Antonioni a propos du film, et je me suis rappelé le début de Identification d’une femme...

Ce qui est drôle, c’est la manière dont les gens accaparent le film : j’ai eu droit à des analyses psychanalytiques qui m’ont éblouis, je n’avais plus l’impression que c’était mon film mais qu’on parlait d’un film que j’avais très envie de voir...