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L’ANGUILLE
La surface des choses
Par Romain CARLIOZ


SYNOPSIS : Takuro Yamashita est mis en liberté provisoire sous la responsabilité d’un bonze après avoir passé huit ans en prison pour le meurtre de sa femme. Ayant appris le métier de coiffeur au cours de sa détention, il décide de s’installer dans une friche industrielle non loin de Tokyo. Il est renfermé, ne parlant guère qu’à l’anguille qu’il a apprivoisée pendant ses années d’incarcération. Cependant, le salon, qu’il retape de ses mains, lui permettra de renouer des liens avec un groupe de petites gens alentour. Palme d’or Festival de Cannes 1997.


Le moins que l’on puisse dire de Shohei Imamura est qu’il ne passe pas pour un cinéaste superficiel tant il aime fouiller les corps et les choses de son œil amusé d’éternel hédoniste. Si l’homme aime la farce et les univers absurdes, il n’est pas spécialement réputé pour le manque de profondeur de ses analyses sociales ou philosophiques. L’Anguille passerait donc, à première vue, pour un objet mineur, un exercice de style aérien et décomplexé entre deux drames plus sombres traitant du désastre atomique (< i>Pluie Noire en 1989 et Dr Akagi en 1998). Or, le critique naïf aurait tort de se confiner ainsi aux apparences d’un film qui possède toutes les qualités du piège ludique composé par un auteur au sommet de son art.

Si L’Anguille se déroule avec autant d’aisance narrative et semble si délicatement glisser à la surface du petit univers qu’il décrit, c’est parce que le film est avant tout l’histoire d’un trajet dans l’inconnu, aux confins de l’impensable. Lorsque l’homme et la femme franchissent définitivement les limites de la morale, ils doivent partir à la reconquête de leur humanité. Dès lors, qui mieux qu’Imamura, cinéaste d’après le désastre, pouvait les épauler dans cette épreuve ?


Éloge de l’inhumanité

Au début de L’Anguille, Takuro Yamashita - comme tout personnage imamurien - fait l’expérience de l’inhumanité ; fou de jalousie, il crible de plusieurs coups de couteau le corps adultère de sa femme. Cet acte d’une rare violence est mis en scène suivant le point de vue exclusif du tueur : le sang éclabousse l’objectif, la victime nous fixe droit dans les yeux, la caméra semble accrochée au dos de Takuro. La séquence en elle-même peut être conçue comme la scène limite du film, celle par laquelle le spectateur se débarrasse de tout ses a priori sur le récit, la morale et l’œuvre. À partir de là, Imamura peut repartir de zéro et nous emmener sur des terrains encore infréquentés, aux confins de l’inconscient.

La conscience, justement, Takuro semble, par la suite, l’avoir définitivement perdue : comme un robot, suivant des gestes mécaniques, il va se livrer à la police. Dès le moment précis où il tutoie l’impensable, Takuro redevient un corps vide, une enveloppe vierge et conditionnée par huit ans de prison. Ce décalage entre un monde raisonné (sans être raisonnable) et un corps qui semble dépourvu des outils de pensée les plus simples est l’objet de séquences délicieusement absurdes dans la première bobine du film où Takuro, libre, reproduit mécaniquement la marche rythmée et les gestes qu’il a intégrés durant sa captivité. Car au fond, si le meurtre et l’inhumanité sont condamnables au regard de la loi, ils font partie de l’homme au même titre que l’amour et la jalousie. Et puisque l’expérience de l’inhumanité est un passage nécessaire dans le long chemin pour devenir humain, le cinéaste se sert de l’acte atroce de son héros comme d’un révélateur.