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PLUIE NOIRE
L’évaporation
d’une femme
Par Romain CARLIOZ


SYNOPSIS : Le 6 août 1945, la première bombe atomique explosait au-dessus de la ville d’Hiroshima. Yasuko, à bord d’un ferry en route vers la résidence de son oncle, reçoit avec les autres passagers la "pluie noire" radioactive. 1950, Yakuso vit avec son oncle et sa tante à la campagne. Elle est en âge de se marier, mais la rumeur court qu’elle était sur les lieux de la tragédie après l’explosion.


Une route de campagne désespérément déserte. Des champs qui se prolongent indéfiniment aux flancs des montagnes. Une mélodie légère et angoissante. Et une caméra qui recule délicatement pour imprimer une dernière fois l’image de ce monde sur la rétine du spectateur. Le dernier plan de Pluie Noire est à l’image du cinéma d’Imamura : un rituel d’embaumement à la fois charnel, grotesque et sombre. Le film lui-même est une charnière importante dans l’œuvre du cinéaste tant il constitue la quintessence de son style épuré, décalé et déroutant. On peut y retrouver les grandes figures de l’œuvre passée ou à venir ; on peut aussi sillonner nonchalamment les pistes - fausses ou vraies - que cet absurde farceur d’Imamura a tracé pour nous perdre dans ce récit d’une effarante simplicité.

Pluie Noire est l’histoire de ce monde japonais rural qui a survécu à la bombe atomique comme à un de ces impondérables de la vie paysanne, sans ciller ni même bouleverser le rythme immuable de ses traditions séculaires. Pluie Noire est l’histoire d’une société qui disparaît, se transforme sans que jamais les êtres du film ne s’en rendent compte. C’est surtout l’histoire d’un corps féminin et de son indiscernable mystère.


Ordre(s) et Rituel(s)

Le cinéma d’Imamura est composé, structuré et rythmé par la représentation sereine de rituels humains, traditionnels ou pas. Que l’on se souvienne du dernier voyage des vieillards du village dans La Ballade de Narayama, de l’obsession scrupuleuse du Dr Akagi ou bien de la vie du personnage de L’Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar, l’œuvre du cinéaste japonais s’organise autour de ces étranges passions humaines que sont les répétitions incessantes de gestes anodins ou sacrés. Dans Pluie Noire, la démarche d’Imamura est limpide : le récit ne semble voué qu’à l’élaboration sophistiquée d’un univers fermé sur lui-même, susceptible de fonctionner seul, en dehors des structures formelles du cinéma. Le petit village s’organise progressivement autour d’un certain nombre de rituels (la pèche, les crises de folie d’un ancien combattant, la recherche d’un mari, etc.) qui soudent la communauté et en font une sorte d’ordre parallèle, indépendant du film.

Cette insoumission de l’ordre humain à l’ordre cinématographique finit par contaminer toutes les structures du récit. Le film, dans sa description précise de la résistance des hommes face au désastre post-atomique, semble dès lors se nourrir exclusivement de la résurgence de ces instants fédérateurs que sont les enterrements ou les messes noires de la voyante locale. Le montage et le cadrage d’Imamura se mettent au diapason de la vie quotidienne ; ils écartent les disparus par de savants dispositifs de décadrages, ils évacuent les corps dans les espaces creux des collures. La figure symptôme de ce dispositif est le volet. Cette transition stylistique où une image en écrase progressivement une autre permet de mettre en scène cet absolu du rituel imamurien : se substituer aux lois du Temps.