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BROKEBACK MOUNTAIN
Le complexe de l’Atlas gay
Par Marc-Jean FILAIRE

Il n’est pas aisé de comprendre les raisons d’un succès cinématographique, la réunion de procédés formels et de conditions publicitaires ne suffit pas. Il demeure une part, difficile à cerner préalablement, d’écho psychologique qui varie dans le temps selon les circonstances sociales et culturelles avec lequel les spectateurs entrent en résonance. Brokeback Mountain a dépassé toutes les attentes, il a conquis une renommée mondiale en quelques mois malgré le thème de l’amour homosexuel qui risquait d’être un pesant obstacle - ce qu’il a été dans certains pays. Néanmoins, la difficulté à accepter de manière raisonnée ce qui est encore considéré comme répréhensible ou immoral, alors même que l’émotion entraîne à la compassion, conduit parfois à falsifier le propos pour que l’interprétation proposée passe outre le paradoxe. Le film d’Ang Lee, adapté de la nouvelle d’Annie Proulx, est l’objet d’une telle falsification.

La critique a été unanime : Brokeback Mountain est une histoire d’amour “ universelle ”. Qu’on se le tienne pour dit. Avait-on tant insisté sur le caractère “ universel ” de l’amour à la sortie d’Autant en emporte le vent, de Love Story, de Titanic ? Pour Brokeback Mountain il s’agit de rendre visibles l’interdit et l’inacceptable. Lourde tâche. Si la morale est sauve, le film est bon ; dans le cas contraire, il n’est que voyeurisme et perversion.

Cependant, Brokeback Mountain n’est pas autre chose que l’histoire de deux hommes qui se désirent et dont le désir est nié, empêché et finalement anéanti pour la seule raison qu’il n’est que désir homosexuel. Et le film d’Ang Lee, réalisateur hétérosexuel, est bien un film idéologiquement gay, dans la mesure où il est revendication sociale pour la reconnaissance d’un désir d’ordre sexuel tout autant que de vie commune, pour la visibilité d’un amour particulier - et non “ universel ” - de deux gars tout ce qu’il y a de plus banals et populaires. Et si certains s’accrochent à l’idée d’“ universel ”, elle n’existe que par le fait que toute narration est susceptible de projection psychologique et d’assimilation aux personnages. En outre, l’amour d’Ennis et Jack n’est donné à voir que parce qu’il est homosexuel et donc impossible dans le contexte socio-culturel des années 60 et 70 dans le sud des États-Unis. On peut se demander si une telle situation a son équivalent dans l’espace de l’amour hétérosexuel ? Une différence sociale, religieuse, ethnique, aussi scandaleuse qu’elle puisse être présentée, n’est pas ressentie comme une atteinte à l’ordre naturel de la condition humaine, dans la mesure où l’amour de deux personnes du même sexe les exclut du cycle de la procréation. Il serait donc naïf de croire qu’à l’aide de la seule étiquette d’“ universel ”, on puisse passer outre la singularité d’un amour entre hommes. Ainsi, à l’aide de la nouvelle d’Annie Proulx (toutes les citations sont celles de la traduction - médiocre il est vrai - d’Anne Damour aux éditions Grasset, 2005), à laquelle le film est assez fidèle, il convient de définir la perspective idéologique de l’œuvre d’Ang Lee qui donne à voir une tragédie moderne et sociale.


La pesanteur du temps

L’amour d’Ennis et Jack est aux prises avec le temps : tempus edax rerum, “ le temps dévoreur des choses ” et surtout de l’amour lorsqu’il est interdit. Pendant vingt ans, les deux hommes entretiennent une relation factice de façade qui, aux yeux du monde, est une amitié confortée par un goût partagé de la pêche ; pendant vingt ans, tous deux tentent de concilier désir et discrétion en partant se perdre dans la nature, loin du regard d’une foule intolérante. Que ce soit dans la nouvelle d’Annie Proulx ou le film d’Ang Lee, le temps occupe une place fondamentale, puisqu’il permet les rares retrouvailles des amants mais qu’il montre également le statu quo d’une situation bloquée et rendue immuable dans le mensonge.