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LES BANDES
DU SOUS-SOL #9

Avatars
Par Stéphane KAHN

Crystal de New Order, réalisé par J. Renck (2001)
Touched by the Hand of God de New Order réalisé par Kathryn Bigelow (1987)
The Miracle de Queen, réalisé par Rudi Dolezal et Hannes Rossacher (1989)
Comme elle vient de Noir Désir, réalisé par J. Audiard (1996)



Il y a un an, j’évoquais l’hypothèse - à propos de Robot Rock des Daft Punk - que rien ne prouvait, dans ce clip, que Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo soient vraiment les motards casqués y jouant de la guitare et de la batterie. Electroma, le premier long métrage réalisé par le duo (après le bel Interstella 5555 de Leiji Matsumoto), vint confirmer à Cannes cette intuition : les deux robots mélancoliques y étaient bel et bien interprétés par des acteurs, ce fait pourtant tout à fait naturel provoquant chez le fan un trouble inédit dans la mesure où il associait forcément - depuis des années - les deux musiciens à ces silhouettes casquées et vêtues de cuir.

Le playback est, entre tout, ce qui trahit le plus l’artificialité du clip. Il est, on le sait, la nécessaire convention des vidéos prétendant saisir live la prestation d’un groupe mais refusant toujours la vérité issue de la captation de concert classique. Quand les deux musiciens de Robot Rock miment l’exécution d’un morceau dont on sait bien qu’ils ne le jouent pas en direct, quand Nick Cave, dans Straight to you d’Anton Corbijn, se détourne ostensiblement d’un pied de micro considéré comme simple accessoire, comme simple point d’arrimage à la scène, le playback - manifeste, exhibé - trahit doublement le mensonge de dispositifs prétendant pourtant retranscrire fidèlement le live.

Le clip nie le plus souvent la véritable expérience du concert. Même ceux dont l’action se déroule lors d’une prestation live (Dirty Boots de Sonic Youth, Dancing in the Dark de Springsteen, déjà évoqués ici) se contentent d’une version studio de la chanson, version souvent aseptisée et débarrassée des imperfections du direct. Dans ces cas-là, le décalage entre l’image et le son ne peut échapper même au moins mélomane des téléspectateurs. Alors si le playback s’institue en règle non contestée, pourquoi ne pas aller plus loin ? Le groupe, l’artiste doivent-ils encore nécessairement apparaître à l’image ? Si l’exécution live du morceau est remplacée par son pendant studio, pourquoi ne pas imaginer aussi, à l’image, le remplacement des artistes par de quelconques avatars, plus jeunes, plus beaux, plus vendeurs ?

C’est cette question que pose un clip astucieux de Johan Renck. Allant plus loin que les vidéos se contentant de présenter des musiciens déguisés en ce qu’ils ne sont pas ou les transposant dans une autre époque (Nirvana dans In Bloom, Weezer dans Buddy Holly, les Red Hot Chili Peppers dans Dani California), Crystal de New Order remplace carrément les membres vieillissants du groupe par de jeunes avatars rejouant le morceau comme s’ils en étaient les véritables auteurs et interprètes. Le groupe, dans ce passage, s’étoffe d’ailleurs de nouveaux membres. Plus jeunes, plus beaux, ils offrent soudain une toute autre image de New Order, comme si les règles de la promotion nécessitaient ce lifting radical. Il ne s’agit même pas de ressembler aux membres originels, tout juste de donner une image crédible et, tant qu’à faire, plus séduisante que celle d’un groupe qui n’a jamais été bien glamour... L’illusion est telle ici que quiconque tomberait sur ce clip sans connaître les visages - et l’âge - des véritables musiciens ne pourrait qu’être bluffé. Crystal propose une captation live jouée par des imposteurs - en playback donc - quand, une dizaine d’années auparavant, la réalisatrice Kathryn Bigelow, pour Touched by the Hand of God, se contentait de filmer New Order dans la même posture live, mais planqué sous les fringues et les perruques eighties d’un groupe de « hair-metal ». Si l’image donnée du groupe, ici méconnaissable, ne le valorisait pas, l’ambiguïté était au moins absente : l’ironie était au cœur du clip de Bigelow, assumée tant le décalage s’avérait flagrant entre la musique synthétique et l’attirail musical hard rock empoigné par les musiciens. Le spectateur ne pouvait être dupe, le clip se donnant d’emblée comme une parodie « post-Spinal Tap ». Rien de tel donc dans Crystal ou Bernard Sumner et ses acolytes ont tout bonnement été remplacés par un chanteur et par des musiciens qui pourraient parfaitement revendiquer la paternité du morceau. Dans les deux cas, en tout cas, les événements survenant à l’écran (interruption par des fans dans l’un, surenchère pyrotechnique dans l’autre) ne viennent jamais parasiter l’écoute du morceau qui - bande playback oblige - continue malgré un flagrant décalage avec ce que montre l’image.